Chercher, créer des mondes

Certaines normes d’écriture sont comme ces pompes à eau, barrages et circuits d’irrigations qui à force de concentrer toute leur attention sur les champs de coton sous perfusion sont parvenus à assécher la mer d’Oural. Les normes académiques d’écriture et leur coupure franche d’avec la vie qui pulse dans les mots eux-mêmes, cette fameuse poésie, apparaissent comme une grande entreprise de dérivation de l’attention vers les contrées les plus arides – les pus dénuées d’air : une aspiration jusque dans l’espace intersidéral, jusqu’à la suffocation. Pensée planeur, satellitaire, en flottaison. Comment rêver encore ainsi changer le monde à des années lumières, insaisissable…

Métaphores, illustrations, images et autres combinaisons analogiques invitent à se situer en deçà de la coupure « savamment entretenue » entre l’activité scientifique, et plus précisément académique, et le réel à décrire, embrasser, considérer. Cela constitue un risque : ne pas être pris au sérieux ; Mais il est bon à prendre tant l’article académique, comme forme de circulation des connaissances, produit des effets de fermeture vis-à-vis des objets, mondes, dont il est question. De plus en plus auto-référentiel quant à son contenu, il se retrouve aussi en « déprise » avec les mondes considérés puisque les formes contraintes par le souci d’objectiver, à force d’abstraction et de généralisation, s’assèchent, s’affaissent, s’effacent.

 Cette abstraction, cette généralisation ne touche ainsi pas que le contenu, mais également les formes du discours. Dès lors, les langages scientifiques se rend inaptes à « prendre contact » avec le monde, à avoir prise sur lui, à le changer. Les articles scientifiques n’ont, à l’heure de l’hyperspécialisation des connaissances, quasiment plus aucun sens en dehors de leur univers de production. Or la forme compte si la production scientifique a aussi vocation à s’adresser à d’autres publics que les chercheurs, les pairs évaluateurs, non pas en en deux temps (production, transmission), mais en considérant qu’il est question, à tout moment de naviguer entre différents espaces, différents publics.

Il s’agit de permettre à ces espaces de communiquer entre eux. Il est essentiel de sortir la recherche des milieux académiques comme on sort l’art des musées.

Les métaphores et formulations imagées ont tendance à être évacuées des propos scientifiques parce qu’elles laissent « ouvertes » des zones d’interprétation, projection, imagination (elles laissent le tableau ouvert), ce sont des modes d’énonciation informatifs qui laissent volontairement un espace blanc, un vide à remplir par celui-celle qui reçoit, un espace accueillant pour y faire des liens. Conserver explicitement cette ouverture, m’apparait au contraire comme une méthode utile et nécessaire pour aborder la complexité du réel, son caractère dynamique, toujours ré-engendré. Loin du temps linéaire.

Ramenons donc ici le terme de création : comme une façon de redonner à la démarche scientifique une part d’ombre fertile : là où se loge ce qui n’existe pas encore.