Au bouleau

Les chenilles avancent en procession. Les unes derrière les autres, chacune accrochée à celle qui la précède et la suivant partout où elle se rend, il leur est impossible de décider pour elles-mêmes de leur itinéraire. La file au pas marche bien vite et s’arrêter en route voudrait dire bousculade, désordre et perdition dans la solitude.

Or il arrive que le chef de file, animé par l’espoir de gains pour lui-même, force celles qui le suivent à se rendre sur un arbre nouveau. Sa pulpe a mauvais goût mais il a appris que bien mâchée elle peut prendre une grande valeur sur le marché. Il a oublié le nom du marché. Débit/Crédit. Dits et écrits. Sur le marché des cris. Il a oublié. Une grande valeur il en est sûr. Il suffit de s’adresser aux autorités compétentes.

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Montagne

Assis sur le perron, je scrute l’horizon, l’œil concentré sur la ligne de crête. Là-bas tout se tient immobile. Le ciel est d’un bleu tonnerre. Lisse et sans une ride, au-dessus des montagnes.  Au-dessus de ma tête le ciel est du même bleu. Les martinets s’agitent et piaillent, à l’appel. Je rejoins  un instant le vol des oiseaux noirs qui ne touchent jamais terre.  Puis les laisse derrière moi, pour le point fixe à l’horizon : là où jamais rien ne change.  Là où rien ne répond. La montagne, grave, pesante, silencieuse, garde bien son secret. Comme un regard absent,  un puits noir et profond, une bouche silencieuse.

Depuis longtemps je guette l’autre côté et  je sais qu’à force de patience, bientôt elle en surgira. Chaque jour je murmure un couplet que le vent porte à la montagne.

 Ma bouche s’ouvre, voici mon chant.

Mon oreille écoute,

Mon cœur attend.

 Celle qui répondra.

Combien de jours l’attente a-t-elle duré ? Le bleu un peu plus pâle dit que le temps a passé. Dans un moment viendra le rose, peut-être, le soir tombant. Combien de temps ce jour a-t-il duré ?

Voici qu’apparait juste au-dessus du col, un amas blanc, léger, mouvant, qui cherche à passer la montagne pour venir de mon côté du monde. Timide amas de gouttelette. Une grande silhouette, qui se penche de ce côté-ci de la montagne. Entre ses doigts, elle emmène un chardon.  Voici une femme à la cueillette, la tête couverte d’un foulard pour éviter la morsure du soleil.  Voici donc celle que j’attendais.

 Le vent amène jusqu’ici son geste, son parfum, son chant.

Bientôt la pluie va tomber.

Louis Noisette

Je vis dans une maison isolée en haut d’une colline, pas trop loin du hameau de Mont-Soucis. Ce n’est pas loin mais il faut descendre et remonter de l’autre côté une grande côte pour y aller, et la même chose au retour bien sûr. Il y a une combe entre Mont-Soucis et moi. C’est un comble. Des soucis à vrai dire j’en ai peu même si avec l’âge mes genoux commencent un peu à grincer. Les soucis j’aime bien ça par ailleurs, les soucis en forme de fleur, avec leur allure de grosses marguerites oranges, j’en fais même pousser dans un coin du jardin, c’est une plante charmante. Calmante, aussi, parfaite en tisane et jolie en salade. Les soucis en forme de problème je les aime moins. Les inquiétudes. Les anxiétés. Les frissons de contrariété et les sourcils froncés.

Pourquoi donne-t-on le même nom à cette si jolie fleur et à cette vilaine grimace des sourcils ?

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Chemin faisant

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Les valises avaient disparu, les affaires dans les placards aussi et avec ça le lit sans draps, et les rideaux ouverts, au petit matin. Il fallait bien l’admettre. Les parents étaient partis. Pendant un certain temps on resta toutes les deux assises sur le matelas comme neuf dans la lumière vive et puis ce fut elle qui parla la première. Moi j’avais sept ans. Je reconstruis les événements la scène et mes émotions de cette époque-là je ne m’en souviens plus si bien que ça elle me l’a raconté après, c’était un rituel entre nous pour nous serrer au coin du feu le soir, de m’expliquer ce qui nous avait mis toutes les deux ensemble, ma grand-mère et moi.

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L’enveloppe

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Je n’étais pas préparée à ça. Quand le facteur a ouvert la porte ou plutôt quand j’ai ouvert la porte et trouvé le facteur là devant moi tenant son enveloppe noire d’une main tremblante, je n’ai tout simplement pas réagi. Mes yeux allaient de la main du facteur à ses yeux, de l’enveloppe noire à son képi bleu. Je savais que ça finirait par arriver mais je n’étais pas préparée à ça. A l’arrivée du facteur tenant l’enveloppe devant ma porte debout sur le paillasson un dimanche matin.

 Dans l’enveloppe noire il y avait une feuille de papier blanc et sur le papier juste un mot en grandes lettres noires :

 

MAINTENANT

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En pièces détachées

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Il est ingénieur en micro-électronique. Il met rarement les mains dans les machines. Quand ils étaient plus petits les doigts agiles pourtant ont passé de nombreuses heures, assis sur la moquette de sa chambre à monter des Lego. Il a fabriqué des centaines, des milliers de vaisseaux spatiaux. Souvent improvisés. Il a encore certains modèles de pièces en tête. Les ailes articulées incurvées vers l’arrière. Le petit casque translucide du pilote. Le siège éjectable. Aujourd’hui il fabrique des systèmes de dégivrage et des régulateurs de vitesse pour différents modèles d’avions. Il ne voit jamais le produit final. Il contribue à son échelle. Il a entre les mains les informations dont il a besoin, les chiffres-clé. Devant l’ordinateur, les lignes de code et courbes dansent. Calculs au millimètre.

 Sur le pont du porte avion ça sent l’essence, l’air vibre. Moteur. Le pilote ajuste son casque et l’arrivée d’air. Action. Continuer la lecture de « En pièces détachées »

Coquille

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Croyez-vous aux rêves prémonitoires ?

Il arrive à certaines personnes, sensibles au contact du marchand de sable, de rêver à l’avance de situations réelles, qui n’ont pas encore eu lieu. On ne peut pas vraiment savoir à l’avance si ce rêve particulier, cette nuit particulière, était une projection dans le futur, et pas un assemblage aléatoire d’images sans suite. Un petit indice tout de même apparait juste au moment du réveil. C’est une forme de nostalgie puissante et profonde. Sentiment paradoxal, pour quelque chose qui n’a eu lieu qu’en rêve. Cette nostalgie du pas encore présent, c’est cela, la signature de la prémonition.

 Comme une légère douleur à la poitrine. Il faut pouvoir l’écouter pour l’entendre, ne pas l’occulter. Cela n’a rien d’évident. La plupart d’entre nous sommes habitués à refouler les émotions inquiétantes, dissonantes, la plupart détournent d’eux-mêmes le regard quand passe une onde contrariée à la surface tranquille de leur imagination. Aussi vivre cette forme particulière du rêve demande d’avoir d’abord accueilli la part d’ombre en soi-même. Pour devenir des êtres de boue et de lumière, qui naviguent entre les profondeurs et la surface nuageuse du monde. Continuer la lecture de « Coquille »

Périphérique de Nantes

 

 Route déserte.

Deux paires de jambes parcourent l’asphalte, trajectoire parallèle à la glissière de sécurité.

 La scène a quelque chose du film de zombie. Qu’est-ce qui pourrait faire que les gens abandonnent en masse leur voiture au garage, à moins d’un virus extrêmement contagieux et agressif ?

 Pourtant pas de virus en vue. Les voitures ce jour-là, ont été priées de prendre un autre chemin, le temps d’une occupation itinérante de la chaussée – une manifestation. Les conducteurs laissent la place aux mégaphones, chaussures, vélos, tracteurs. Au loin marche une foule dont la rumeur se répand dans le métal, et parvient jusqu’aux deux paires d’oreilles qui ont hâte de rejoindre le cortège.

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Déjà cyborgs ?

N’avez-vous pas parfois la sensation d’être un cyborg ?

 Imaginez-vous rentrant du boulot, alors que votre téléphone « intelligent » n’a presque plus de batterie, et que, soulagé, vous le branchez sur la multiprise polyvalente qui accueille déjà votre ordinateur portable, votre borne personnelle d’accès à l’internet, aussi appelée « boite » … N’avez-vous pas l’impression que c’est votre propre corps que vous branchez sur la prise ?

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Et si la mode allait se mettre au vert ?

6h21. C’est l’heure des poubelles et du réveil des oiseaux. Les rives du Père Lachaise sont couvertes de brume et de vigne vierge. On est en juin. Cette atmosphère me fait penser à un manteau bien enveloppant.

Un manteau de feuilles.

Il y a quelques années j’avais trouvé un manteau comme celui-là, à la parure discrète de feuilles. Un très beau manteau, et en plus de bonne qualité. Un tissu vert bouteille en apparence, mais à y voir de plus près, couvert d’une luxuriante canopée aux motifs discrètement camouflés de feuilles. J’ai adoré ce manteau. Je l’ai mis trois ans, ou peut-être quatre. Est-ce assez  pour un manteau ? J’ai eu le sentiment qu’il s’usait trop vite.  Car je l’aimais toujours, ce manteau. Tout allait bien encore chez lui, la fermeture éclair et le reste. Sauf le tissu, qui s’est usé. Usé trop vite.

Et voilà qu’un mot me vient en bouche, deux mots plutôt :

Obsolescence. Programmée.

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