Paillasse

A droite au milieu du couloir du premier étage au parquet vieux de deux cents ans, cela chuchote. La conversation se déplie en un sourire, entre deux bouches et quatre yeux complices. Elle se glisse au fond d’un bureau aux fenêtres à demi couvertes, entre vigne et lierre, de quelques filets d’une lumière verte. Derrière elle l’averse en stries les paroles à la volée, en contretemps d’un faible écho de toux. Une poitrine secoue et saccade non loin. De l’autre côté d’une porte fermée.

Là, sur une paillasse de carrelage blanc jointée de noir, se penche une dame sans âge à la carcasse fragile, peau de craie, voix d’aiguille de pin, et cheveux rares teints d’un roux renard. Que fait cette dame ? Elle décortique un crabe. Le 10 aout 1974, celui-ci fut relevé de sa vie de crabe aux Açores ou un autre archipel, et repose depuis dans un bain d’odorant formol. Dans un bocal de verre fermé par un bouchon de verre au cou graissé pour limiter les échappées des vieilles vapeurs conservatrices, pour ménager la survie longue des conservateurs, les autres, ceux qui rivent leur yeux aux loupes pour compter les poils sur les carapaces articulées et s’assurer de l’appartenance du dit crabe à l’étiquette qu’on lui a choisi, provisoirement, en 1974. Il était temps de vérifier.  après un examen minutieux de l’ensemble des facteurs confondants possibles, appellation est validée. Les éléments principaux de la description diagnostique seront reportés sur une fiche bristol à petit carreaux qui rejoindra ses milliers de pareilles dans un meuble à tiroir immense : l’archive. Voilà. Après quarante ans et quelques uns de plus à errer dans les limbes, le crustacé, archivé, va enfin pouvoir dormir en paix.