Déprise

Elle a deux aiguilles à tricoter plantées dans son béret. Elle danse doucement au son des trompettes et des percussions. La Fanfare Invisible stationne en plein marché devant l’hôpital Tenon. Il est question de défendre la création d’un poste de médecin pour le centre d’interruption volontaire de grossesse. Avortement pour faire plus court. Des femmes on t réclamé la liberté de leur ventre, nos grands-mères et même encore leurs mères. Que ne reviennent pas en nos antres les hontes sanglées, les vies non voulues. Vies non voulues et pourtant déjà vécues, et qui résonnent encore, une fois disparues. Une rengaine sicilienne, une lamentation, emporte mon cœur au loin, je ne sais où, dans un passé lointain une porte s’ouvre, et je m’y engouffre. Dissolution des résistances et des résolutions, de ce qui s’accumule derrière les barrages.

Au jour le jour il faut tenir la barre, entre les errements, et les trépignements, les hésitations et les regards insistants. La curiosité insatiable, les humeurs instables, la foule épuisante. Une main glisse un petit bâton le long d’un plus grand, un bâton cranté et fait pour claquer dans l’air, la pétarade. Crécerelle sans rouage. C’est la main qui en joue. Un geste franc et un petit saut du pied gauche : détonateur, explose un bouquet de peurs.

Une immense fleur rose fuchsia, un grand dahlia, s’élance vers le cimetière. Là, pousse un marronnier, deuxième génération d’arbres immenses. Lui a poussé sur une tombe peut-être. Son port deux fois moins haut que ceux des rangées où l‘on marche et bien plus penché laisse à penser qu’il est venu là par hasard, clandestin poussé en dehors des sentiers. En haut de sa butte il trône tranquille. Là-haut encore plus, retentissent un peu partout les cris des perruches, au diapason des frênes, magnolias et orpins encore verts. Les mésanges aux éclats jaunes pépient en grignotant les insectes qui émergent des feuilles déjà sèches de l’arbre. Et les tombes autour se couvrent de marrons qui pousseront peut-être un germe, pour quelques-uns d’entre eux.

Tandis que les os enlisés dans les graviers se laissent murmurer. Les os eux-mêmes n’ont rien à dire, ils sont bien assez occupés déjà à se laisser réduire en poussière : ce sont les vivants qui se parlent tout bas. Ils cherchent notamment cet homme-là, tous autant qu’ils sont. Vainement car parmi tous ceux qu’ils espèrent retrouver ici, celui-là manque. Il est mort en plein ciel et son corps est tombé dans la mer : comment voudriez-vous maintenant qu’il se trouve ici, au séjour des restes de corps éteints, une stèle pour y faire vos dévotions ? Inventez donc un sanctuaire ailleurs, quelque part, n’importe où.

Pendant ce temps-là je ferai la sieste adossée au pied de l’arbre, appuyée au tronc qui s’élance en torsade, les jambes dans les feuilles tombées. Et vous viendrez me dire, un jour prochain, si vous l’avez trouvé. Vous ferez une croix de plus sur la carte. Et moi, cette carte, je l’enfouirai dans les feuilles. Pour ne plus y penser.

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