L’origine de l’eau

L’eau vient des profondeurs.
Elle sourd, suinte, s’infiltre, ténue.
Se glisse entre les racines des arbres.
Puis s’accumule et s’alourdit.
Elle se fait peu à peu plus puissante,
Elle dévale les pentes et vorace avale la terre sur son chemin.
Elle y trace des sillons.
Grignote aussi de tous côtés la surface des pierres,
Jusqu’à former des galets ronds comme des billes
Brillants comme des pupilles.
Quoique.

Les galets à bien y regarder ne sont pas exactement sphériques
Ils sont plutôt elliptiques.
Comme la trajectoire des planètes autour du soleil
Des comètes
Des galaxies
Et des histoires que l’on raconte.
Ces histoires viennent aussi des profondeurs de la terre
Où elles tournent, tournent.
Puis montent à la surface juste là. Sous nos pieds.
Longuement murmurées à l’oreille attentive.

Il y a quelques jours, une histoire a fait son apparition non loin d’ici. C’était dans une petite rue en pente du quartier de Belleville : cette rue s’appelle…la rue de la Mare.

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, il n’y a pas d’eau rue de la Mare. En effet comme ses voisines, la rue des Rigoles et la rue des Cascades, la rue de la Mare est parfaitement recouverte d’asphalte.

Quelques plantes s’y sont quand même installées. Des flaques naissent aussi parfois au pied des murs en cas de pluie. Justement, il vient de pleuvoir un bon coup. Les toits en zinc en sont tous brillants. Le soleil s’y brise en éclats coupants.

Au pied du mur de l’un des immeubles de la rue de la Mare vit une touffe d’oxalis. Ses feuilles d’un violet dense entourent ses minuscules fleurs jaunes. L’oxalis en apparence ne bouge pas. Pourtant à y regarder de plus près il s’anime. Il s’active. Aujourd’hui il est occupé à absorber par les racines l’eau qui s’infiltre dans la rainure à partir d’une toute petite flaque qui s’est formée au pied du mur.

Près de cette rainure, une grande brèche s’ouvre du sol au toit. Une brèche entre deux immeubles. Entre le sol et le toit, les yeux font le métronome. Une fenêtre à droite, une fenêtre à gauche. Plus haut. Une fenêtre à droite, une fenêtre à gauche. Et ainsi de suite. L’une d’elles s’entrouvre au passage des yeux. Un, deux, troisième étage. A gauche. Une forme sort de l’habitacle. C’est un énorme crapaud. Un amas doré de muscles lents. Qui marche. Qui saute pesamment. Qui monte vers le faîte du toit. Le voici posté tout en haut. Indolent et massif il se retourne peu à peu, révélant deux grands iris fendus de noir, d’une teinte encore plus dorée que la peau de son dos. 

L’immense crapaud doré ferme les yeux. Puis les ouvre un à un et penche la tête de côté. Il examine la rue. Un léger chuintement d’ailes se fait entendre. La silhouette minuscule d’un moustique vient en quelques tourbillons se poser sur l’épaule du crapaud. Les ailes s’agitent pour chasser la buée. L’insecte prend la parole : » Mon cher crapaud, toujours pas décidé à descendre de votre perchoir ? »… »Jamais de la vie ! Je ne descends plus. Regardez moi cette rue. A peine un brin d’herbe. Et que de la pierre à l’horizon… »

Puis le crapaud se tait. Sentant poindre le danger de se faire avaler, le moustique s’envole.

Quelques temps plus tard, dans la rue, une présence attire le regard du gros crapaud taciturne. C’est une jeune femme qui tire derrière elle une bibliothèque. Le meuble pèse aussi lourd qu’elle et elle le tire pourtant. Tout doucement. Tous les dix pas elle s’arrête, reprend son souffle et repose ses muscles. Puis reprend son courage et poursuit son chemin. Avant de faire escale un tout petit peu plus loin.

Un long moment s’est écoulé. La voici enfin au pied de l’immeuble. Epuisée, elle ferme un instant les yeux, sans même réaliser qu’elle a un pied planté dans une petite flaque, près d’une touffe d’oxalis. Elle semble bien mince alors, en équilibre contre le mur. Petite feuille de carton qui prend l’eau par en bas.

Ouvrant les yeux, elle regarde attentivement autour d’elle et soupire. Elle s’en rend compte maintenant. La bibliothèque ne va pas passer la porte. Elle est bien trop grande. Bien trop haute, cette bibliothèque vide. D’ailleurs qui a besoin de lire autant de livres à la fois ? Mais peut être…que c’est la porte qui est bien trop petite. Le cadre trop étroit, pour toutes les histoires qu’elle aimerait découvrir. Elle soupire encore. Puis s’assied par terre avec un air de défi, sans se soucier de se mouiller les fesses.

Elle sort un livre de sa poche et commence à la première page. Sur la couverture on peut lire « les groseilles de Novembre ». Elle a déjà lu ce livre et le connait très bien. Il raconte les aventures d’un village du nord, sans cesse aux prises avec diverses menaces venues du fond des bois, mais qui s’en remet toujours, grâce à l’immense astuce de ses habitants.

Absorbée par son histoire, elle se met petit à petit à la lire à voix haute. L’après-midi tire maintenant à sa fin. Un petit garçon s’approche en jouant aux billes dans le caniveau. La jeune femme vient d’aborder le passage où le village se retrouve à combattre la peste. Déguisée en chèvre, en pièce d’argent et enfin en cochon, la maladie pense avoir mis le village à sa merci, mais c’était sans compter sur la rouerie du plus intelligent des villageois, qui parvient à l’envoyer brûler dans le poêle avec une bible autour du cou. Intrigué par l’histoire de cette chèvre qui se change en cochon, le garçon vient s’asseoir et se met à écouter en suçant son pouce. La mère du petit garçon, revenant de chez le boucher avec son cabas, essaie vainement d’emmener son rejeton en le tirant par la manche. De guerre lasse elle s’assied peu après à son tour, avec un air d’abord contraint, puis de plus en plus calme et tranquille à mesure que les pages se tournent.

La nuit tombe finalement. Voilà le camion des éboueurs qui passe. Il devrait passer. Mais depuis tout à l’heure, la bibliothèque a grandi. Elle bouche maintenant le passage et le camion reste bloqué. Le véhicule commence par klaxonner mais personne ne réagit. Les éboueurs sortent et s’approchent, assez énervés. Leur tournée n’est pas finie, il faut rentrer chez soi! Mais la lectrice continue. Elle parle maintenant d’un villageois qui s’est construit un démon en forme de bonhomme de neige. Celui-ci partage avec son maitre toutes les histoires qu’il a entendu lorsqu’il était nuage, rivière, rosée sur les jeunes feuilles. Des histoires de pirates téméraires, de fougères, de poissons, de chênes millénaires. De désherbant, de tuyaux, de circulation sous terre. Les éboueurs tendent l’oreille. A présent ils écoutent. Puis s’asseyent à leur tour. Rien ne semble plus les déranger et un sourire se dessine peu à peu sur leur visage. Ils ont aussi les pieds un peu mouillés. Car entre temps la flaque s’est agrandie et l’eau déborde maintenant sur la chaussée. Elle forme presque une véritable mare.

La nuit est tombée depuis longtemps. Des noceurs approchent en riant. La bibliothèque monte à présent jusqu’au deuxième étage. La mare s’étale au milieu de la rue. Des jeunes roseaux et quelques iris ferment quasiment le passage. Un large sourire s’étale sur les visages bercés par le murmure. Tous écoutent le bruit des tempêtes de neige et les cloches des vaches bleues de d’écume, réputées fournir autant de lait qu’on peut en désirer, à condition de parvenir à les capturer dans les vagues, par une nuit de grand vent. Les noceurs s’asseyent. Leurs belles tenues se froissent, tout près du bord de l’eau, les fesses dans les roseaux et les iris en fleur. Le récit court maintenant au cœur de la forêt traversée par un homme qui s’est changé en loup.

Le temps passe encore et passent à leur tour d’autres gens qui s’installent eux aussi près du murmure de l’eau. Enfin le jour pointe. Le jeune soleil inonde bientôt la rue d’une lumière dorée. La rue ? On ne la voit plus. L’eau a tout recouvert. La mare a traversé. Des herbes et des arbres l’entourent. Adossés aux jeunes saules, se trouvent là serrés les uns contre les autres un petit garçon et sa mère, une équipe d’éboueurs, des couples de noceurs, d’autres personnes encore et encore un joyeux ivrogne qui les a rejoint quelques temps avant l’aube. La bibliothèque, immense comme un peuplier centenaire, recouvre tout entier le mur de l’immeuble. Sa cime atteint le bord du toit.

Un moustique passe alors au ras de l’eau et vient se poser sur le bord d’un iris. Au même moment, un gros crapaud descend peu à peu du toit en se servant du peuplier comme d’un grand escalier. Il s’approche à son tour.

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