Manif partout

Paris, le 5 mai 2018

Nous sommes en mai. Ce n’est pas encore la fête des mères. C’est, pour aujourd’hui, et ce n’est déjà pas si mal, le premier anniversaire de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la république française. Je ne rate jamais une occasion de faire la fête alors j’y suis allée. J’ai trouvé ça joyeux comme une course en sac, un concours de transport d’œuf à la petite cuiller. C’est-à-dire plein d’espoir quand même. Tant qu’il y aura des lignes de départ on courra. Mais je dérive déjà…Recommençons par le début.

En émergeant du métro derrière l’opéra Garnier, point de départ de l’itinéraire, on n’aperçoit d’abord que des grappes de touristes suivant leur guide. Chacun brandit son drapeau, son panneau, le micro sans fil en main : un maitre à suivre un moment. Les gens en visite eux, caméra en bout de perche, s’échinent à tout conserver sur bande. Un peu plus loin des couples profitent de la tranquillité routière pour déjeuner sur le pouce, le derrière assis sur le bord du trottoir.

De proche en proche on se rend compte qu’on rejoint le cortège quand les perches à selfie disparaissent pour laisser la place aux panneaux brandis, qui se multiplient. Chacun est son propre guide ici pour une visite de la ville en autonomie. Les membres du cortège filment presque autant que les touristes, pour garder une trace réflexe, des bons mots, des fanfares et de tous les menus évènements qui affleurent à la surface de la foule. En fond de mémoire surnage peut-être la voix d’un reportage itinérant sur mai 68 écouté la veille. Quartier par quartier nous parcourons encore les mêmes rues depuis cinquante ans et bien plus. Les échos sédimentent. On entend encore les anciens cris. Comme lorsque l’on passe à côté d’un stade désert. Les chants scandés résonnent encore.

Le ciel des rues mer dans laquelle surnagent mille messages. Rouge sur fond bleu ciel le poing levé du Phi de la France Insoumise se montre abondamment, imprimé en série sur un solide fond cartonné. Mais au-delà, chacun brandit son mot d’ordre qui s’accorde à ses besoins divers. Magritte nous assure que ce que nous avons sous les yeux doit être pris au sérieux malgré les apparences de carnaval. Tout le monde adore jouer avec « Ceci n’est pas… » pourtant ce n’est pas un jeu de mot. D’ailleurs comment comprendre encore les phrases qui commencent par « ceci n’est pas… » depuis que les publicités pour montures de lunettes solaires gratuites une paire achetée une paire offerte arborent des slogans du genre « ceci n’est pas une blague » ? Extinction des feux. Sur le sommet d’une borne un homme vêtu d’un long manteau noir surpiqué d’or et de baskets ailées, héros antique et inquiétant, fait mine de fouetter la foule de sa harangue, un dollar géant en pendentif : « Travaillez, fainéants. Vous n’êtes rien. Mouches et vermine ». Un septuagénaire vaillant pose pour la photo, muet. Il arbore, en homme sandwich, une grande étiquette qui résume son destin. Il se sous-titre, écrit sa proche légende comme on le ferait d’un schéma : « petit vieux que le président va bientôt laisser crever la gueule ouverte ».

La gauche est un banc de poisson. Un festival corpusculaire. Harengs et sardines au bal costumé. Assemblée baroque, bariolée, nous faisons corps tout en restant dispersés. Espérant l’agglomération de l’essaim autour d’une figure, qui ne serait pas forcément une personne. Mais au moins une idée une issue une méthode pour faire front…En attendant les pancartes et les cris se succèdent, voisinent, s’amoncèlent. La diversité des musiques me réjouit, comme autant de tentatives de rassemblement qui pourraient faire harmonie : cuivres, clarinette, percussions… révolte polyphonique.

Une famille Rom continue sa manche sourire aux lèvres. Avec un peu de chance les bourses se délieront aussi pour eux entre deux caisses de grève de cheminots, postiers, sans-papier. Baguette merguez mayonnaise. Les postiers se sont aussi mis à faire des grillades, cela va dans le sens de la diversification de leurs activités après tout, puisque c’est ce qu’on leur demande, puisque l’on peut maintenant aller à la poste pour acheter un téléphone et retirer son courrier dans la moindre épicerie de quartier. A quand la restauration rapide au guichet des banquiers ? Leur brasier fume diablement fort. Pendant ce temps-là, à Matignon, c’est un modèle social qui se consume et alimente les flammes. Qui sème la colère récolte des merguez trop cuites.

Image : Entremêlés

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