Bientôt

Jean se tient debout devant la porte de la boutique. Les montants ouvragés dessinent des joncs et de grands iris d’eau. Il attend patiemment. Il porte une barbe splendide, un peu trop abondante, un regard doux. Le soleil  en oblique sur la vitre lui masque son propre visage mais il en connait tous les contours. Sur le trottoir à pas rapide un homme passe sans le prendre en compte. En habit du dimanche. Pressé par l’urgence d’une colère le reflet brusque de l’homme dans la vitrine a disparu bien vite.

Mais Jean le suit encore et détaille ses traits de mémoire. L’air autour de lui suffoquait légèrement. Une lettre est arrivée ce matin, sans doute, qui l’aura froissé. L’homme a déchiré la lettre. Il aura gain de cause. Il a confiance en sa colère.

Peu à peu dans le sillage de l’homme pressé se forme une autre image, celle d’une rive, anguleuse là où les grandes pelles ont mordu, ailleurs encore douce et ronde, une carrière d’où l’on extrait un sable grossier pour l’industrie du bâtiment. L’eau s’agite sous les saules pleureurs, une péniche pleine de charbon passe. Le chemin de halage est désert. L’éclusier dort encore. La barge sonne pour le réveiller. De l’autre côté du bois de peupliers, à l’emplacement de l’ancien étang, la voie ferrée découpe la vallée en deux.

Jean tient dans sa main gauche une cane et dans la droite un bouquet de pivoines. De quelles couleurs sont les pivoines ? Il ne s’en souvient plus. La boutique de parfum ouvre à dix heures. Il est moins trois. Elle, elle, elle. Il attend. Elle devrait arriver d’ici très peu de temps, maintenant. Sortir de la poche de son petit tablier noir un porte clé et ouvrir la serrure. Elle le regardera droit dans les yeux. Puis elle ouvrira et quand elle se sera reculée pour laisser la place au battant de la porte, il pourra s’avancer, lui donner les fleurs. Alors seulement ils parleront, se salueront, se diront bonjour. Avec une voix un peu tremblante sans doute, un peu différente de celle qui nage encore dans sa mémoire. Cela fait si longtemps…Il attend patiemment que la poignée se tourne sous la pression d’une main, cette main qu’il voudrait demander, et pour un instant, pour des milliers prendre dans la sienne.

Le soleil qui tombe en oblique sur la vitre l’éblouit, il referme les yeux. Voici les arbres au bord des rails qui persistent à pousser. Le train ne roule plus depuis longtemps. Pourtant à la nuit tombée vers lui sans cesse il se précipite. Dans la cour de la maison près de l’écluse il ne reste qu’un puits, de la mousse sur le toit, des algues. Bientôt la rive aura tout noyé.

Image : Entremêlés

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *