Ethno-fictions…Jean Rouch a cent ans

Chronique pour Le miroir des sciences, Aligre Fm. 30 novembre 2017. Emission animée par François Legrand.

Les sciences dans le fond, qu’est-ce-donc ? Il faut le redire. Toujours et encore, décrire le monde. Tâcher de le comprendre collectivement. De trouver là-dedans quelque chose d’universel, qui nous réunisse et nous fasse progresser ensemble, nous les humains…Or il y a mille manières de décrire le monde, mille outils pour le faire. La caméra en est un.

Décrire avec une caméra

Cette année nous fêtons le centième anniversaire de la naissance de Jean Rouch, qui était justement, à la fois scientifique et réalisateur de cinéma. Cet anthropologue Français, mort en 2004 au Niger, a surtout travaillé en Afrique de l’Ouest. Notamment en pays Dogon. Il reste une figure historique aux côtés de Claude Lévi Strauss, Françoise Héritier…

Mais en plus d’être un anthropologue important, Jean Rouch a été un filmeur. Il a joué un rôle pionnier dans l’utilisation de la vidéo comme support de construction des savoirs en sciences sociales. Et en particulier, il a longuement navigué dans le courant dit du « film ethnographique » : qu’est-ce que le film ethnographique ? Décomposons : le film, c’est facile. C’est une image animée. Mais ethnographique, quezako ? Le terme vient de deux mots grecs, ethnos qui veut dire groupe social, et graphein qui veut dire, écrire. Faire de l’ethnographie, c’est donc décrire la diversité des façons de vivre des êtres humains. Ceux qui peuplent la surface de la planète à 70% bleue que nous connaissons tous, la Terre bien-sûr. L’ethnographie est une pratique d’observation et description rigoureuse, au fondement de la discipline anthropologique, cette science qui cherche à comprendre l’espèce humaine, dans son unité et sa diversité.

Le film ethnographique est donc un genre particulier documentaire scientifique … Dès les débuts du cinéma, la caméra est devenue un outil d’observation scientifique des gens, comme le microscope  pour les cellules ou le téléscope pour les étoiles…le caméscope capte les mouvements des corps. Il permet de récolter des données sur les cultures humaines, comme par exemple, les rituels ou encore, les techniques artisanales… Et puis l’image, cela se partage facilement. Du même coup, les films ethnographiques, auxquels on ajoute le plus souvent une voix off, servent aussi à la vulgarisation des connaissances anthropologiques.

Rapidement, un débat se met en place : la caméra est-elle un outil neutre et extérieur à la réalité qu’elle observe ? C’est ce que soutiendra par exemple Marcel Griaule, qui a également travaillé en pays Dogon. A l’inverse, Jean Rouch, lui, considère que celle-ci est « actrice » de la situation observée, qu’elle est dedans. Comme l’humain qui la tient dans ses mains. Et finalement, selon lui, en variant les points de vue, depuis l’intérieur de la scène, par exemple pendant une cérémonie, on comprend mieux ce qu’il s’y passe.

Ethno-fiction

Allant encore plus loin, Jean Rouch est connu pour avoir participé à l’essor d’un genre de films particuliers dans le monde des films ethnographiques : les « ethnofictions ». Les acteurs de ces docu-fictions ethnographiques sont les membres d’une communauté qui montrent leurs façons de vivre par la mise en scène. En devenant les personnages d’histoires qu’ils jouent eux-mêmes, souvent en improvisant.

En 1932 déjà Jean Epstein signait l’Or des mers avec les habitants de l’île d’Hoëdic, au large de Quiberon dans le Morbihan. Pour revenir à Rouch, l’un de ses films mérite particulièrement le détour. Il s’appelle « Cocorico  monsieur poulet ». Sorti en 1977, il a été tourné au Niger, par un trio formé avec Damouré Zika et Lam Ibrahim Dia. C’est un conte extrêmement drôle qui met en scène l’entreprise d’un homme. Celui-ci, qui veut monter un commerce, part à la recherche de poulets dans les villages de la brousse pour les revendre en ville ensuite. Au volant d’une deux chevaux surnommée Patience, accompagné de son apprenti et d’un businessman opportuniste, il rencontrera sur son chemin maints esprits et maintes embûches…Au travers cette histoire franchement étrange, ce sont la culture et les croyances Nigériennes qui se dévoilent.

En plus de ses réalisations, Jean Rouch a fondé une école, le DEA Cinématographie de l’université Paris Nanterre. Y ont été formés de nombreux auteurs de documentaires dont la pratique se situe à mi-chemin entre démarche artistique et scientifique.

Actualités des relations entre cinéma et sciences sociales

Aujourd’hui les relations entre sciences sociales et cinéma sont plus fertiles que jamais, et se diversifient. La géographie en fait aussi un usage important. Pour donner un exemple citons le projet ID-îles, en partenariat avec la télévision locale bretonne Tébéo. Il aborde par la vidéo la question de l’entreprenariat dans les îles du Ponant. Les îles du Ponant sont ces treize îles aux noms aussi doux qu’Ouessant, Belle-île et Groix… nombreux sont ceux qui vont y passer les beaux jours, voire leurs vieux jours. Mais créer une entreprise sur une île c’est un brin plus compliqué. Pour mieux comprendre cette facette de la réalité insulaire, Laura Corsi, en thèse avec le géographe Louis Brigand, spécialiste des îles bretonnes, tend un miroir aux îliens. La jeune réalisatrice filme les habitants, et se fait attentive à leurs réactions lors des échanges qui suivent les projections. Elle parvient à saisir l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, leurs motivations, les contraintes auxquelles ils font face.

Voici le moment de conclure après ce tout petit aperçu du monde vaste et passionnant des films ethnographiques…Pour finir, si vous voulez vous aussi vous y plonger, vous pouvez encore le faire pour quelques jours. Le festival Jean Rouch se poursuit jusqu’au dimanche 3 décembre au musée de l’homme et à l’université Paris Nanterre, entre films et conférences. Sinon, rendez-vous l’année prochaine !

Liens à consulter :

Le projet ID-îles : https://www.id-iles.fr/

Le Festival Jean Rouch : comitedufilmethnographique.com/

Images :

M.Legrand

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *