Pomme – ceci n’est pas une…

Pomme fruit de tous les mystères, objet des plus puissantes manipulations de la magie des druides à celle des obtenteurs en passant par le destin biblique qui condamne la bouche et interdit le fruit. Chair à manger. Exquises banalités. Chose-fruit tellement évidente, si transparente en effet qu’elle a été considérée ou plutôt traitée au propre et figuré, ces dernières temps avec bien peu d’égard pour toute la subtilité qu’elle renferme en puissance…or, ayant récemment trouvé un accès direct aux arbres, voilà que me nait une passion pour son cœur-corps étoilé. Coupez là par son milieu et vous verrez les cieux !

Il y a quelques jours j’ai fait une découverte à propos des granny-smith, les fameuses pommes vertes bien loin des pommes à cidre de bord de chemin, bien loin des pommes à couteaux des vieux arbres aux branches contournées, pommes sans aspérités que je n’avais vu jusqu’alors que dans les étals des supermarchés. Ces pommes je les ai enfin vues « pousser », j’entends par là s’épanouir sur l’arbre avec une relative spontanéité. Ces pommes qui souvent ne semblent pas mûres, si dures qu’elles ne craignent pas le transport, si lisses qu’elles brillent à toute lumière jusqu’à l’éclat pâle des néons, ont l’air d’avoir été fabriquées en laboratoire. Variété parmi les plus profondément assujetties aux méthodes de culture industrielles. Un véritable fantôme, un arôme en fruit…A se demander si on a tiré l’arôme synthétique de pomme vers celui de la granny ou si ce n’est pas plutôt l’inverse qui s’est produit. Mais il se pourrait en fin de compte que libérées de cet itinéraire technique elles révèlent une tout autre richesse…

Enfant pourtant je l’aimais bien ce goût acidulé, toujours fidèle à lui-même et très fiable, de ce fruit qui ne tache pas et pourrit peu ou si lentement. J’ai mangé des granny pendant toute mon enfance à raison d’une demi pomme par jour, tous les jours d’école au goûté épluchée et coupée en quartier. Le bruit de la mastication des pommes fait aussi partie des souvenirs de vacances en voiture au même titre que la contemplation des gouttes de pluies quand elles faisaient la course sur la vitre arrière de la voiture…j’aimais tellement ça, les pommes vertes, c’était tellement « la chose » que je mangeais que j’ai ensuite focalisé mes envies de goûter sur les « Granny ® » – nom de la grand-mère des barres de céréale, pas n’importe lesquels mais justement, ceux parfumés à la pomme…mise en abîme du goût…

Friande de mathématiques appliquées à la vie domestique j’ai un jour essayé de calculer le poids total de pomme que j’avais mangé avant mes quinze ans. Cela en fait un énorme tas. Un autre jour, un peu plus tard, j’ai réalisé à quel point ces fruits figuraient parmi les plus arrosés de traitements biocides que l’on puisse trouver dans nos contrées. Cela se compte en dizaines de molécules pour chacun des fruits consommés,  qui pénètrent à plus d’un centimètre de profondeur sous la peau, ce qui fait de l’épluchage un geste vain pour dissoudre la camisole chimique.cea fait de moi un énorme tas de molécules de mort.

J’ai complètement cessé d’en manger. Le tas de pépins de pommes patiemment accumulé dans mes souvenirs s’est envolé à la faveur de cette révélation en forme d’ouragan de vapeurs toxiques. J’ai même quasiment cessé de manger. Mon corps m’a échappé comme le monde. Toutes écoutilles fermées. Tout plaisir suspecté.

Il n’existe pas grand-chose de moins appétissant que les pommes dressées à l’uniforme, pressées à la cadence de la norme. Poussées à la perfection dents alignées mâchoires fermées et chairs serrées sans un gramme de trop. Fruit de l’ascèse et de l’abstinence. De la pomme ou de moi qui a la précédence ?  Peau lustrée loin de tout luxe gourmand, de tout délice des sens. Grosses choses lisses et vides de vie, à peine l’apparence encore de quelque chose de bon… un mirage de pomme.

Non, en effet, ceci n’est pas une pomme, cette sphère de non-chair, comment une beauté si froide pourrait-elle éveiller un quelconque désir, demandez donc aux amants à la feuille de vigne… tant cela semble sans offense à force d’être moulé aux formes du plastique. D’ailleurs goûter de ce fruit là n’est peut-être pas beaucoup plus nourrissant que jouer avec une figurine en vinyle…ces pommes ont beau être grosses, énormes au point qu’un enfant peine à les saisir à deux mains pour mordre dedans, elles apportent moins de chose à celui et celle qui prend un fruit en main et le mange que cette toute petite pommette de rien du tout ramassée hier, en fin de saison, au pied de l’arbre sur un trottoir près de chez moi.  Mon voisin s’en détourne …mais moi ces fruits délicieux je m’en délecte, allègrement.

image : Magritte.

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