« Tous chercheurs » ou la quête du dragon d’eau douce

Quel liens peut on dessiner entre l’univers chevaleresque et celui de la recherche scientifique ? Ne serait-ce pas, peut-être…la quête de vérité ?

« Tous chercheurs » est un projet pédagogique qui permet de jouer – mais sérieusement – au scientifique,  dans une installation équipée « comme un vrai » labo de biochimie.

Animée par des médiateurs, la petite école est installée à Vittel, station thermale de haut renom. Elle fait découvrir aux ados la démarche scientifique en les immergeant pour des stages de quelques jours dans le monde de l’étude des relations entre eau et environnement. A « tous chercheurs », ce sont donc les jeunes qui posent les questions…et qui trouvent les réponses.

Lancée à Marseille avec l’INSERM il y a une dizaine d’années, l’initiative a essaimé en Lorraine. Là trois lieux ont vu le jour depuis 2016, à Metz, Nancy, et Vittel. A Nancy c’est l’INRA qui est aux manettes pour travailler sur les sciences forestières. Sous tutelle de l’association La Vigie de l’Eau, le laboratoire Tous Chercheurs de Vittel propose des stages autour du thème de l’eau et de l’environnement. Ce sont des médiateurs professionnels mais aussi et surtout des doctorants qui encadrent les stages. Face aux enfants, ils n’ont pas le droit de donner de réponses. Ce sont les jeunes qui cherchent, avec les moyens à leur disposition. Ils ne transmettent pas un savoir mais une méthode d’interrogation du réel.

Les enfants « se mettent dans la peau des chercheurs ».

Cela renvoie d’abord à la démarche d’enquête. Comme une intrigue, elle commence par une situation initiale : ici, une rivière avec des poissons morts qui flottent à la surface. Une anormalité, u mystère à éclaircir. Et donc, une question. A partir d’une situation qui leur est proposée, et d’un premier point d’interrogation, les enfants sont amenés à reformuler progressivement la question pour arriver à la démarche d’enquête : le premier mystère est évident : « pourquoi les poissons sont-ils morts ? ». A partir d’une série d’indices, il amène progressivement à une prise plus précise : « d’où vient la pollution de la rivière ? ». Enfin, un angle se dessine, la question trouve sa cible : « est-ce que les engrais azotés peuvent polluer une rivière au point d’y faire mourir les poissons, et à quelles conditions ? » Nous voici avec une question articulée. Il va être possible d’y répondre en employant des instruments d’exploration du réel…

Apprendre à frayer…avec l’angoisse et les problèmes du temps présent

Faisons ici une parenthèse. Pourquoi traiter d’un sujet aussi glauque, négatif, anxiogène ? Pourquoi ne pas traiter de façon générale de la biochimie des rivières ? C’est que la démarche scientifique telle qu’elle est présentée à Vittel n’est pas coupée de son contexte…un rôle important. En effet la question de la pollution de l’eau aux nitrates a été en effet à l’origine de l’installation d’un partenariat, il y a plusieurs dizaines d’années, entre des chercheurs de l’INRA, l’entreprise qui utilise cette ressource, les agriculteurs du périmètre concerné. Des travaux de recherche qui ont marqué l’histoire – la première « directive nitrate » en découle directement – ont vu le jour à partir de ce problème très concret et localisé : un excès de nutriments lessivés depuis les champs jusqu’aux cours d’eaux et aux nappes phréatique, déséquilibrait les écosystèmes aquatiques et aussi, rendait l’eau minérale invendable.

Avec la vigie de l’eau, l’initiation à la démarche scientifique forme donc aussi un moment éducatif en un double sens : il entre à la fois dans le champ de la médiation scientifique et de l’éducation à l’environnement… Dont on pourra discuter si le moment s’y prête ou pas. Sur ce sujet les avis divergent et pour ma part je ne trancherai pas.

L’eau à la loupe : la démarche expérimentale

Revenons à présent au chemin qui va de la rivière à la paillasse. A partir d’un problème, sont posées les premières briques de la démarche scientifique : de l’art de transformer et spécifier une question de manière à pouvoir y répondre en prélevant dans le monde réel des informations. Ici cela sera fait à l’aide d’une démarche particulière, la démarche expérimentale, qui permet de reproduire le système étudié en laboratoire afin d’en saisir les mécanismes de fonctionnement.

Après l’affutage du pourquoi, vient donc le comment, et l’enquête devient quête. Quête de données, qui permettront de faire la lumière sur les eaux sombres du cours d’eau où s’accumulent les nutriments lessivés depuis les sols des prairies alentour.

Comme des chevaliers partant à la caverne au dragon, les chercheurs en herbe ont besoin d’une armure, autrement dit, d’outils : le décor, le costume enrichissent donc le jeu de rôle, encadrent aussi l’enquête. La blouse blanche, la paillasse, la verrerie, la centrifugeuse. Les réactifs. Et puis la propipette, cet ustensile qui ressemble à un gros stylo bille et permet de mesurer de minuscules quantités de liquides.

Ces objets dessinent un archétype du laboratoire : celui qu’on voit dans les livres d’images, dans les Légos, les Playmobils, et aussi dans la plupart des médias. On s’attendrait presque à voir un placard plein de perruques grises et de paires de lunettes cerclées d’or. Ce sont les « signes » et les insignes d’une activité professionnelle qui reste prestigieuse, comme l’épée et l’armure sont l’apanage du chevalier.

Si j’ai parlé du dragon ce n’était pas juste par nostalgie. En effet plusieurs philosophes très sérieux utilisent cette image pour parler d’une idée bien particulière : l’incertitude. Et que demande-t-on aux sciences si ce n’est de réduire l’incertitude, de l’apprivoiser, ou bien plutôt, de lui couper la tête ?

En s’installant dans un laboratoire de biochimie, le dispositif « Tous chercheurs » donne l’occasion de découvrir le jeu avec l’incertitude selon un angle précis : celui de la démarche expérimentale, une réflexion appuyée sur l’observation instrumentée et quantifiée de l’environnement.

Il y a d’autres façons de traiter avec l’incertitude en sciences, néanmoins. Et cette démarche pédagogique active pourrait ici trouver des enrichissements. Au laboratoire où je travaille par exemple, les seuls instruments que nous côtoyons sont les ordinateurs, les serveurs – et toujours du papier, des stylos… Car mes collègues sont pour la plupart ce qu’on appelle des « modélisateurs ». Ils travaillent à partir de grandes bases de données collectées de manière décentralisée. Et pour y comprendre quelque chose, ils produisent des modèles, des simulations – ils travaillent à l’interface entre monde réel et monde virtuel, réalité augmentée via une démarche de démultiplication qui permet de dessiner des scénarios, autrement dit des prolongements dans le futur, de les éprouver, et ainsi de nous aider à comprendre le monde réel et les phénomènes actuels. Et puis il y a ce qu’on appelle les démarches qualitatives d’enquête, essentiellement présentes en sciences sociales, géographie, histoire, sociologie, ethnologie. Elles s’appuient sur des dialogues, des témoignages, sur des textes, des archives…

La découverte de la démarche scientifique par immersion a donc tout intérêt à élargir aussi ses ailes au-delà de l’expérimentation à l’échelle moléculaire, pour mettre en avant la diversité des outils à notre disposition pour chercher à comprendre collectivement, avec rigueur et pertinence, le monde qui nous entoure.

« Tous chercheurs » est un projet pédagogique qui permet de jouer – mais sérieusement – au scientifique,  dans une installation équipée « comme un vrai » labo de biochimie. Animée par des médiateurs, la petite école est installée à Vittel, station thermale de haut renom. Elle fait découvrir aux ados la démarche scientifique en les immergeant pour des stages de quelques jours dans le monde de l’étude des relations entre eau et environnement. A « tous chercheurs », ce sont donc les jeunes qui posent les questions…et qui trouvent les réponses.

Lancée à Marseille avec l’INSERM il y a une dizaine d’années, l’initiative a essaimé en Lorraine. Là trois lieux ont vu le jour depuis 2016, à Metz, Nancy, et Vittel. A Nancy c’est l’INRA qui est aux manettes pour travailler sur les sciences forestières. Sous tutelle de l’association La Vigie de l’Eau, le laboratoire Tous Chercheurs de Vittel propose des stages autour du thème de l’eau et de l’environnement. Ce sont des médiateurs professionnels mais aussi et surtout des doctorants qui encadrent les stages. Face aux enfants, ils n’ont pas le droit de donner de réponses. Ce sont les jeunes qui cherchent, avec les moyens à leur disposition. Ils ne transmettent pas un savoir mais une méthode d’interrogation du réel.

Les enfants « se mettent dans la peau des chercheurs ».

Cela renvoie d’abord à la démarche d’enquête. Comme une intrigue, elle commence par une situation initiale : ici, une rivière avec des poissons morts qui flottent à la surface. Une anormalité, u mystère à éclaircir. Et donc, une question. A partir d’une situation qui leur est proposée, et d’un premier point d’interrogation, les enfants sont amenés à reformuler progressivement la question pour arriver à la démarche d’enquête : le premier mystère est évident : « pourquoi les poissons sont-ils morts ? ». A partir d’une série d’indices, il amène progressivement à une prise plus précise : « d’où vient la pollution de la rivière ? ». Enfin, un angle se dessine, la question trouve sa cible : « est-ce que les engrais azotés peuvent polluer une rivière au point d’y faire mourir les poissons, et à quelles conditions ? » Nous voici avec une question articulée. Il va être possible d’y répondre en employant des instruments d’exploration du réel…

Apprendre à frayer…avec l’angoisse et les problèmes du temps présent

Faisons ici une parenthèse. Pourquoi traiter d’un sujet aussi glauque, négatif, anxiogène ? Pourquoi ne pas traiter de façon générale de la biochimie des rivières ? C’est que la démarche scientifique telle qu’elle est présentée à Vittel n’est pas coupée de son contexte…il y joue un rôle important. En effet la question de la pollution de l’eau aux nitrates a été à l’origine de l’installation d’un partenariat, il y a plusieurs dizaines d’années, entre des chercheurs de l’INRA, l’entreprise qui utilise cette ressource et les agriculteurs du périmètre concerné. Des travaux de recherche qui ont marqué l’histoire  ont vu le jour à partir de ce problème très concret et localisé : un excès de nutriments lessivés depuis les champs jusqu’aux cours d’eaux et aux nappes phréatique, déséquilibrait les écosystèmes aquatiques et aussi, rendait l’eau minérale invendable. La première « directive nitrate » découle des enquêtes menées en ces lieux. Il faudra reparler plus tard des rapports de pouvoirs au coeur du partenariat entre les différents protagonistes cités plus haut. Mais cela ne change rien aux conséquences sur la qualité de l’eau : elle est meilleure qu’avant !

Avec la vigie de l’eau, l’initiation à la démarche scientifique forme donc aussi un moment éducatif en un double sens : il entre à la fois dans le champ de la médiation scientifique et de l’éducation à l’environnement… On pourra discuter si le moment se prête ou pas au mélange. Sur ce sujet les avis divergent et pour ma part je ne trancherai pas.

L’eau à la loupe : la démarche expérimentale

Revenons à présent au chemin qui va de la rivière à la paillasse. A partir d’un problème, sont posées les premières briques de la démarche scientifique : de l’art de transformer et spécifier une question de manière à pouvoir y répondre en prélevant dans le monde réel des informations. Ici cela sera fait à l’aide d’une démarche particulière, la démarche expérimentale, qui permet de reproduire le système étudié en laboratoire afin d’en saisir les mécanismes de fonctionnement.

Après l’affutage du pourquoi, vient donc le comment, et l’enquête devient quête. Quête de données, qui permettront de faire la lumière sur les eaux sombres du cours d’eau où s’accumulent les nutriments lessivés depuis les sols des prairies alentour.

Comme des chevaliers partant à la caverne au dragon, les chercheurs en herbe ont besoin d’une armure, autrement dit, d’outils : le décor, le costume enrichissent donc le jeu de rôle, encadrent aussi l’enquête. La blouse blanche, la paillasse, la verrerie, la centrifugeuse. Les réactifs. Et puis la propipette, cet ustensile qui ressemble à un gros stylo bille et permet de mesurer de minuscules quantités de liquides.

Ces objets dessinent un archétype du laboratoire : celui qu’on voit dans les livres d’images, dans les Légos, les Playmobils, et aussi dans la plupart des médias. On s’attendrait presque à voir un placard plein de perruques grises et de paires de lunettes cerclées d’or. Ce sont les « signes » et les insignes d’une activité professionnelle qui reste prestigieuse, comme l’épée et l’armure sont l’apanage du chevalier.

Si j’ai parlé du dragon ce n’était pas juste par nostalgie. En effet plusieurs philosophes très sérieux* utilisent cette image pour parler d’une idée bien particulière : l’incertitude. Et que demande-t-on aux sciences si ce n’est de réduire l’incertitude, de l’apprivoiser, ou bien plutôt, de lui couper la tête ?

En s’installant dans un laboratoire de biochimie, le dispositif « Tous chercheurs » donne l’occasion de découvrir le jeu avec l’incertitude selon un angle précis : celui de la démarche expérimentale, une réflexion appuyée sur l’observation instrumentée et quantifiée de l’environnement.

Il y a d’autres façons de traiter avec l’incertitude en sciences, néanmoins. Et cette démarche pédagogique active pourrait ici trouver des enrichissements. Au laboratoire où je travaille par exemple, les seuls instruments que nous côtoyons sont les ordinateurs, les serveurs – et toujours du papier, des stylos… Car mes collègues sont pour la plupart ce qu’on appelle des « modélisateurs ». Ils travaillent à partir de grandes bases de données collectées de manière décentralisée. Et pour y comprendre quelque chose, ils produisent des modèles, des simulations – ils travaillent à l’interface entre monde réel et monde virtuel, réalité augmentée via une démarche de démultiplication qui permet de dessiner des scénarios, autrement dit des prolongements dans le futur, de les éprouver, et ainsi de nous aider à comprendre le monde réel et les phénomènes actuels. Et puis il y a ce qu’on appelle les démarches qualitatives d’enquête, essentiellement présentes en sciences sociales, géographie, histoire, sociologie, ethnologie. Elles s’appuient sur des dialogues, des témoignages, sur des textes, des archives…

La découverte de la démarche scientifique par immersion a donc tout intérêt à élargir aussi ses ailes au-delà de l’expérimentation à l’échelle moléculaire, pour mettre en avant la diversité des outils à notre disposition pour chercher à comprendre collectivement, avec rigueur et pertinence, le monde qui nous entoure.

*Voir par exemple Tim Ingold, 2013. Marcher avec les dragons. Zones sensibles

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