Correspondances (académiques)

Note introductive : ce texte parle du parcours des jeunes chercheurs, et des difficultés de travailler dans une atmosphère coopérative et un minimum sereine, pendant et après le doctorat. Il est critique. Mais il ne s’agit pas de mettre les personnes individuellement en cause, ni de régler aucun compte. J’ai été pour ma part mieux entourée que la moyenne, peut-être, même si personne n’est parfait, et j’ai aussi mes propres travers. C’est une analyse en écho d’une réflexion collective, elle repose sur un ensemble de discussions partagées avec des camarades, amis, collègues, au fil des ans, je les en remercie. Allons-y.

Dans mon travail et ma vie quotidienne, j’ai un horizon en tête : participer à la prise en charge responsable et équitable de nos milieux de vie. Et nous sommes nombreux dans ce cas. C’est un large horizon, de quoi occuper toute une vie et persister à se sentir poussière.

On dit qu’il y a un chercheur pour chaque grain de sable sur la plage. Grain de sens parmi les autres grains. Alors j’ai longtemps vu le statut de chercheur comme un bon moyen pour rouler vers mon horizon, cette marée montante, celle des futurs possibles. Dit autrement, un bon moyen pour travailler à la mise en commun des ressources et des savoirs sur l’environnement, pour en prendre mieux soin. Cela semblait logique. Mais ça ne l’est pas. D’une part, je parle pour mon compte : ce n’est pas le meilleur endroit pour moi, pour des raisons intellectuelles et affectives. Mais c’est vrai, aussi, en un sens plus large. Ce n’est peut-être pas le meilleur endroit non plus, d’une manière qui dépasse mon cas. Pour des raisons pratiques et éthiques cette-fois.

Comme on comprend toujours d’abord une situation à partir de la position qu’on y occupe, je commence par moi : j’ai longtemps cheminé jusqu’à trouver une juste place à occuper. Je me suis parfois perdue. J’ai fini par trouver. Il y a bien une coïncidence quelque part entre ce que je sais le mieux faire, ce que j’aime le mieux faire et là où je peux me rendre utile. Ce n’est pas dans la posture analytique pure, dans l’analyse des relations entre sociétés et environnements, ou d’un angle ou d’une partie de celles-ci. Non. C’est dans la connaissance en action, la création conviviale, là où l’expérience sensible rencontre une forme de compréhension globale toujours à redessiner. L’un des moyens que j’ai identifié pour cela est de renouer les liens perdus entre la poésie, au sens fort du terme, et la compréhension du monde vivant, du monde social, de leur entremêlement. L’autre est de toujours travailler à plusieurs, en tissant différents langages.

Or travailler à plusieurs en croisant les regards issus de mondes différents implique, du point de vue éthique, l’attention aux autres, la reconnaissance du travail fourni par chacun quel que soit son statut, et des relations qui peuvent s’installer et perdurer dans le temps. Les chercheurs qui travaillent sur les questions de participation le savent bien. Or, le fonctionnement des institutions de recherche et les nécessités de l’avancement des carrières font que ces présupposés manquent malheureusement dans la plupart des cas. C’est en particulier vrai au moment du doctorat – ce statut hybride entre étudiant et travailleur, et ensuite, dans le parcours, dit du « combattant », de l’insertion académique post-doctorale. Les jeunes chercheurs vivent dans la précarité et surtout, peinent bien souvent à faire reconnaitre la valeur de leur travail.

Cette situation est en partie due au contexte de fragilisation économique et de resserrement, à l’énorme décalage entre le nombre de docteurs diplômés, candidats à la carrière de chercheur et le nombre de postes effectivement disponibles donnant accès à une professionnalisation durable au sein des institutions académiques. Sans « postes » le statut de « post » s’éternise dans un entre-deux qui devient à la longue, dévalorisant. Mercenaires, petites-mains, courtisans, chevaliers aux égos effrités en quête d’un invisible Graal…

Les idées vivent et évoluent, elles se cristallisent, circulent en chacun et nous dépassent. Elles devraient pouvoir profiter à tous. Néanmoins faire preuve d’innovation, avoir bon réseau et bonne réputation, sont des outils essentiels pour obtenir des moyens, du pouvoir, une visibilité. Alors la méfiance s’installe. Cette névrose trouve dans le monde académique un terrain idéal pour fleurir. Car l’accaparement du travail d’autrui sans reconnaissance idoine, l’accaparement d’un travail collectif par une seule personne sont des situations courantes. Désaveux, retournements de vestes, petites lâchetés…méfiance et sentiment d’injustice nous traversent tous.

Ce qui précède est un constat des plus courants. Une porte ouverte largement enfoncée. Mais pourtant peu franchie : une fois la situation comprise, nous pourrions, nous devrions faire évoluer les pratiques. Mais ce n’est pas le cas. Chacun gère au jour le jour et comme il le peut les contradictions dans lesquels il se trouve enserré. Chacun réagit à sa manière. Plusieurs tendances coexistent, et quelques idéaux type peuvent être identifiés en empruntant à la psychologie de bistrot : la mégalomanie, l’innocence aux mains pleines, la paranoïa permanente, la rationalité pure, l’hypertrophie du surmoi. Tout le monde n’y verra pas son portrait-robot…mais peut-être malgré tout un reflet ténu de sa propre image.

En dehors de ces stratégies qui consistent à capitaliser sur ses propres déséquilibres psychiques – je n’en suis pas indemne évidemment – de quels moyens disposons nous pour résoudre ces contradictions inhérentes au monde académique ? J’en vois très peu : même s’il offre des espaces de liberté indéniables à qui sait y faire son chemin, ce système est pris comme chacun le sait et sent, dans un ensemble plus large de contraintes : la concurrence prégnante et toujours accrue entre individus découle de l’extension aux institutions scientifiques des logiques productivistes et de la culture de l’évaluation. Or ces logiques se font de plus en plus contraignantes. Nous n’avons donc chacun qu’une marge de manœuvre étroite pour altérer ces orientations et ces marges semblent se réduire avec le temps.

La contradiction ici établie ne se résoudra pas en abandonnant la partie, c’est-à-dire en renonçant au Graal académique en le laissant intact, inatteignable. Récompense et point final du parcours du combattant, le repos du guerrier vainqueur de ses concurrents, aux prises avec l’humiliation des perdants. La contradiction interne ne peut se résoudre que par la redéfinition des termes en présence. Or si on se fie à la légende, ainsi conçu comme une coupe qui félicite un champion, le Graal n’existe pas. L’image miroitante du poste tant rêvé au bout du parcours du combattant, est une chimère. Chercher à l’atteindre coûte que coûte est une erreur si cela exige de se couper de soi-même et des autres, voire même, de s’éloigner de ses véritables aspirations.

L’horizon n’est pas sur un socle au bout d’une forêt initiatique peuplée de mirages, d’ennemis, de pièges. Il est cette limite étroite entre ciel et terre, de chaque côté où porte le regard. A partager.

Merci à Joanne, Alan, Germain, Anaïs, Loïc, Fanny, Alix, Florence, Sandrine, Romain, Ana Cristina, Gabrielle, Anne, Pauline, Charles, Hélène, pour les discussions de ces derniers temps et jours et à Laure pour les « franchisseurs de portes ouvertes ».

Une réflexion sur « Correspondances (académiques) »

  1. Beau texte, bien écrit et très significatif. Les doctorants sont de grands idéalistes et leurs idéaux se fracassent contre une réalité très (trop) rude… Je les vois un peu comme des héros des temps modernes, mais des héros fatigués. Ils font quelque chose qui ne correspond pas du tout à l’air du temps : travail long et souvent solitaire, motivé par la curiosité intellectuelle, le désir d’approfondir vraiment une question, d’aller au bout des choses… L’époque ne s’y prête pas mais j’espère qu’il y aura toujours des « fous » prêts à se lancer dans une thèse ! Et de mon côté j’essaie d’apporter un petit coup de pouce. Merci pour cet article en tout cas.

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