Art et science de la vie synthétique

A écouter le 22 juin prochain à 20h. Ma chronique mensuelle au Miroir des Sciences, sur Aligre FM  !  Merci à François Legrand pour l’invitation.

Qu’est-ce que la vie, qu’est-ce que le vivant ? Ou commence-t-il ? Ou s’arrêtent-ils, les êtres vivants ? Jusqu’où est-il possible d’intervenir sur le monde vivant ? Jusqu’où est-ce raisonnable ? Aujourd’hui, nous vous proposons quelques considérations autour d’une nouvelle pratique de laboratoire nommée « biologie de synthèse », qui se donne comme horizon de fabriquer des nouveaux êtres vivants artificiellement.

Fabriquer un être vivant : n’y a-t-il pas là un genre de contradiction ?

En effet,  par définition, les êtres vivants se reproduisent d’eux-mêmes. Ils n’ont pas besoin justement qu’on les fabrique. Ils s’opposent en cela aux artefacts, aux choses faites, aux objets que les humains façonnent. Pourtant, notre espèce – car nous sommes, nous même, des êtres vivants – transforme depuis longtemps et profondément les milieux de vie qu’elle a colonisé, pensons par exemple à la chasse des grands herbivores, mammouths, aurochs et d’autres, au paléolithique. Puis vint la domestication : nouvelle étape. Elle entraîne par sélection la formation de nouvelles lignées végétales et animales, veaux, vaches, cochons. Les mains humaines façonnent les êtres sur le temps long en jouant avec les mécanismes de l’évolution.

Et les biotechnologies, où les placer dans cette histoire ?

Ici les points de vue divergent. La controverse se noue. Les manipulations biotechnologiques contemporaines consistent à introduire des gènes dans un organisme en dehors de tout mécanisme évolutif (c’est à dire par mutation  aléatoire, sélection par le milieu, coadaptation avec l’ensemble des autres organismes en présence). Les mutations provoquées, par exemple par traitement chimique, entrent dans cette catégorie. La forme la plus radicale est la biologie de synthèse.

Alors, qu’est-ce que la biologie de synthèse ?

Il s’agit de synthétiser un organisme vivant devant assurer une fonction décidée à l’avance, en application d’un patron, ou d’un modèle, dessiné à l’avance. Cette création se situe au niveau du génome (ce sont essentiellement des séquences ADN que l’on fabrique). Nous n’en sommes pas du tout, évidemment, à fabriquer des mammouths par imprimante 3D. Nous parlons ici d’organismes monocellulaires, à la structure relativement simple.

Et donc, vis à vis de la domestication, y-a-t-il une différence de « degré » ou une différence de « nature » ?

Concernant ces techniques de transformation du vivant la question reste posée : Continuité ou rupture radicale ?  Pour y voir un peu plus clair, je vous propose d’explorer ensemble différentes initiatives récentes, qui font intervenir un dialogue des arts avec les sciences ou pour être plus précis, avec les techniques contemporaines de manipulation moléculaire du vivant.

D’un côté nous avons un projet porté par le CNRS, intitulé « pépinière domestication et fabrication du vivant » : un ensemble de manifestations scientifiques y ont germé, notamment initiées par le laboratoire d’anthropologie sociale du collège de France, porté par l’anthopologue Pierig Pitrou. L’objectif : poser la question de la  vie et du vivant en tant que concept. Un principe général  : détailler un ensemble de processus distincts (naître, croître, se reproduire, etc;), en admettant que les manières de « découper » la vie différent en fonction des cultures.

Ensuite cette pépinière a étendu ses branches vers le monde de l’art 

Cette année un projet de résidence art-science a été lancé (par le laboratoire d’excellence – ou labex- Transfers) nommé « la vie à l’œuvre, explorer les potentialités du bioart et du biodesign. ».Ici, la continuité est clairement visible : les échelles citées vont des molécules aux écosystèmes et les processus, de l’art floral ornemental jusqu’aux biotechnologies les plus en pointe. Elles n’occupent pas une place à part. Elles sont une nouvelle forme, peut-être plus efficace, plus rapide, mais non fondamentalement en rupture, de mise au travail de la nature.

Et quelle est la différence entre  bioart et biodesign ?

Ici le bioart, c’est l’utilisation du vivant dans une approche spéculative, critique ou encore support du rêve : comme un outil de réflexion sur la société. Le biodesign renvoie à la création d’objets ou de processus ayant une fonction. Les manipulations de séquences génétiques se retrouvent en théorie dans ces deux domaines : créer un outil bactérien dans un but bien précis ou bien dans une démarche de création pure, juste parce que c’est possible, par pure  fantaisie : là on peut dire qu’on se retrouve dans dans l’art pour l’art. Pratique gratuite, relevant de la liberté de créer sans avoir à se justifier.

On en arrive donc à une question éthique : la liberté de créer a-t-elle des limites ?

C’est ce qui m’amène à vous parler de l’autre initiative, celle qui met les manipulations génétiques et la biologie de synthèse à part : un livre sobrement intitulé « les limites du vivant ». Il s’agit d’un livre collectif entre art et philosophie coordonné par Roberto Barbanti et Lorraine Verner, publié aux éditions dehors en 2016. Il fait suite à un séminaire, c’est à dire à une série de rencontre entre chercheurs dans l’espace privé du monde académique. Mais on le trouve dans les librairies de quartier au rayon sciences sociales.

Comment ce livre aborde-t-il la question des limites ?

Il s’agit d’abord de celles qui séparent le vivant du non-vivant. Que  dire d’une bactérie dont le génome a été imprimé par une machine, mais qui peut quand même se reproduire elle-même à l’identique et échanger du matériel génétique avec ses voisines ? Elle est à la fois artificielle et vivante, et à la fois ni l’une ni l’autre. Dans l’un des textes du livre Raphaël Larrère, surtout connu pour ses travaux sur la biodiversité, insiste ici sur un point. Synthétiser un organisme vivant ce n’est pas fabriquer un artefact qui pourrait être isolé du reste du monde, mis à part, cloîtré dans un espace hermétiquement clos…

L’histoire a montré que nos créations nous échappent toujours.

Oui et cela va même plus loin. Considérant que tous les êtres vivants sont en interaction entre eux au sein d’un unique système, une trame générale, qu’on a coutume d’appeler la biosphère, fabriquer un être vivant c’est introduire une perturbation dans un système : le transformer dans son ensemble…cela nous amène à une deuxième façon de voir les limites, cette fois-ci éthique. Je disais tout à l’heure que l’utilisation des biotechnologies – et donc potentiellement de la biologie de synthèse, relèvent dans un certain nombre de cas de l’art pour l’art, de la création gratuite.  J’en arrive à un autre article du livre, proposé par le philosophe Roberto Barbanti, qui travaille plutôt sur les questions artistiques.

Pour lui, dans les rencontres arts-sciences autour des biotechnologies, un genre d’inversion se serait quelque part produit. On se trouve finalement dans une situation où la création technique, au sein des institutions scientifiques, relève de cette logique de la gratuité, en s’appuyant sur la légitimité de cette liberté de créer que peut plus facilement revendiquer le monde artistique. Cela se définirait par une expression un peu répétitive …« parce qu’on peut, on peut ! ».

Ça sonne un peu Shadok non ?

Alors je m’explique : le premier « on peut » se  place du point de vue technique, le deuxième « on peut »: du point de vue éthique. C’est possible techniquement donc c’est licite moralement.

Je vous laisse avec cette méditation, à discuter collectivement.

Références

« La vie à l’œuvre Explorer les potentialités du bioart et du biodesign », projet du labex « Transfers » portant sur les transferts biotechnologiques vers l’art, l’artisanat et le design.

Les limites du vivant, livre collectif entre art et philosophie coordonné par Roberto Barbanti et Lorraine Verner, publié aux éditions dehors en 2016.

Fabriquer la vie. Où va la biologie de synthèse ? par Dorothée Benoît-Browaeys, journaliste scientifique et Bernadette Bensaude-Vincent, historienne et philosophe des sciences, publié au Seuil en 2011.

Image : d’après Emilia Fererro, Contemplative Clothe, Exposition Knowing from the inside, Aberdeen, 2017.

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