Avoir prise : l’atelier paysan

L’atelier paysan est une coopérative. Une coopérative qui ne vend ni grain, ni vin, ni huile…ni contrat d’assurance. Cette coopérative là, son horizon est le suivant : faire la promotion de l’auto-construction de matériel agricole. Depuis deux ans elle organise des rencontres annuelles. Moments d’apprentissage intense, sur quelques jours regroupés à la ferme. Au menu : initiation aux techniques de travail du métal, ateliers de bricolage de machines pour ceux qui s’y connaissent déjà, débats et conférences, dégustation de vins, concerts.

L’année dernière en 2016 la première édition a rassemblé quelques centaines de mains, de têtes et de pieds dans le coin de Cluny. Première rencontre pour moi avec la forge, l’arc à souder. Rencontre avec un mode d’apprentissage qui agit tout le corps entre maniement des machines et pensées qui s’assemblent. Changement de terreau pour l’urbaine de souche. Je m’intéresse aux questions agricoles, je peux en discuter longtemps mais je n’ai jamais rien fait pousser de comestible. En pratique je n’y connais pas grand-chose. Je n’ai jamais eu de potager, même pas sur mon balcon, je n’ai jamais eu de balcon. J’ai toujours vécu en appartement et je ne sais pas faire pousser autre chose que les plantes tropicales qui supportent la vie confinée des bords de fenêtres. Alors les machines agricoles…

Débarquer. Dans la voiture on y est déjà, avec une conversation fleuve sur le veganisme qui nous dure de la porte de Vincennes jusqu’à Cluny, du périphérique bondé jusqu’aux premiers prés : des barres d’immeubles aux troupeaux. Arrivée au Domaine Saint Laurent, niché dans une vallée, des prés, des bêtes et des cultures maraîchères, des vieux bâtiments en pierre et au loin perchée à flanc de coteau une grande maison en bois. Ça respire. C’est vivant. Il y a des haies entre les champs et de nombreuses parties boisées. Comme il a beaucoup plu ce printemps la végétation donne un sentiment d’abondance, presque tropicale. C’est beau. Ça soulage les yeux, le cœur. Ça apaise. Quelques rencontres me reviennent : un couple de pics dans un bosquet, un rouge-queue noir dans un potager. Un catalpa au tronc penché quasiment à l’horizontale soutenu par d’épais piquets de bois. Des chemins partout, bordés de murets, recouverts de vipérine, géraniums sauvages et autres plantes simples.

En discutant, en écoutant les conversations, je rentre dans un univers qui m’est largement inconnu. Je découvre un monde d’acronymes et d’abréviations qui me sont étrangers. Je découvre un jargon, un vocabulaire technique, celui du travail du sol : semelle, allée, planche, des mots qui veulent sûrement dire ici autre chose que dans le langage courant. Des machines agricoles aussi en exposition dont je n’ai aucune idée de l’utilisation.

Ecouter respirer toucher. Vient le moment de surmonter ma réserve pour participer à des ateliers où il faut simplement s’avancer et demander à apprendre en faisant. Je sais un peu travailler le bois, je propose mon aide pour un atelier de fabrication de trieuses à graine mais ils ont alors presque fini, et pas besoin d’aide à ce moment-là. Je passe un moment à regarder une fille qui s’applique avec un rabot sur une pale d’éolienne, juste à côté. Puis je pars vers la forge. Quelques gars sont rassemblés autour du feu, on m’explique qu’il faut aller m’équiper, je vais chercher des lunettes, un tablier et des gants au magasin général. De retour sur place je demande ce qu’il faut faire, un des participants me donne les consignes du premier exercice : fabriquer un piquet avec un fer à béton. Cela consiste d’abord à faire quatre côtés au bout du piquet, c’est-à-dire un carré à partir d’un rond, puis à les travailler en biais pour faire une pointe. J’essaie. Ceux qui ont commencé le matin me donnent des conseils à chaque fois que je m’y prends mal. Il faut laisser tomber le marteau, laisser jouer la gravité. L’angle est important, en fonction du biais qu’on donne le résultat peut être très différent. Le marteau a un côté plat et l’autre plus arrondi. Il y a aussi différentes parties sur l’enclume, à apprivoiser. Chacun à son tour remet son fer au feu et le ressort quand il est rouge pour taper dessus, rajoute du charbon dans le feu, remet les braises au centre

Le formateur passe de l’un à l’autre et donne des conseils. Il nous montre à chacun mais très spontanément ceux qui apprennent se montrent aussi les uns aux autres. Il y a surtout des hommes, jeunes et moins jeunes. Je me rends compte que la puissance musculaire compte pas mal à la forge, j’ai le bras assez rapidement fatigué. Je partage avec une autre fille qui s’initie en même temps que moi.

L’information passe de main en main en même temps que les outils : D’abord on demande puis on devient soi-même celui qui passe l’information. J’ai eu en une après-midi un bel aperçu du travail de la forge : il y faut à la fois de la puissance, et de la finesse : à partir à partir d’un fer à béton on peut faire une belle serpette avec un manche décoré d’une spirale au bout. Je rencontre de la douceur dans les gestes qui orientent l’outil comme pour caresser le fer, dessiner la forme. Je résiste à la fumée âcre et soufrée qui se dégage du feu entretenu par une soufflerie électrique. Je supporte mal le bruit intense des masses, des meules, des tours, des scies. Les bouchons d’oreille et casques anti-bruit ne font pas de mal. J’ai aussi appris la trempe qui durcit le métal, et l’affutage final. A la fin j’ai entre les mains un genre de couteau à lame courbe au fil tortueux, qui ne ressemble pas à grand-chose, mais qui coupe quand même un peu.

Voyager, apprendre. Je quitte la forge pour assister à une conférence sur l’histoire du machinisme agricole. Je remarque avec plaisir comme le conférencier prend soin de répéter régulièrement « vous en savez sans doute plus que moi ». Pourtant avec son point de vue d’historien, son point de vue extérieur, il met le doigt sur des mécanismes sous-jacents qui apportent au groupe : les parallèles qu’il fait entre l’époque des premières batteuses à vapeur et celle, toute actuelle, de l’essor de la robotique agricole, donnent corps à l’idée qu’à chaque époque, les transformations techniques sont inscrites dans des rapports de force. Il insiste sur la vigilance à avoir face à la promotion des outils numériques, drones et big data : dans ce contexte l’agriculture devient un marché pour la robotique, comme elle l’a été pour l’industrie chimique après la seconde guerre mondiale. Et ce n’est pas forcément dans l’intérêt des paysans de suivre ce mouvement. Comme ce n’était pas forcément dans leur intérêt d’adopter les « grandes machines », ce qui avait d’ailleurs donné lieu, il y a plus d’un siècle, à d’importantes révoltes. Il donne ainsi du grain à moudre à la réappropriation du développement technique par les paysans. Il apporte aussi de l’eau au moulin* des réflexions sur le thème de l’« innovation ». (*…Je ne fais pas exprès d’employer des métaphores agricoles. Elles viennent toutes seules sous mes doigts !)

L’innovation est un qui revient souvent dans les conversations. C’est un mot porteur d’enthousiasme, mais également piégé. L’atelier paysan de son côté fait la « traque à l’innovation » en collectant de ferme en ferme les solutions originales pour les partager plus largement. Mais le mot est aussi approprié par les institutions de recherche agronomique au service du développement génétique et robotique qui dépossèdent les paysans de leur outil de travail. Les structures qui participent à la bureaucratisation du financement associatif et scientifique l’emploient aussi abondamment. Ainsi autour d’un repas, je participe à une conversation sur la rationalisation des procédures de délibération, pour définir ce qu’un projet associatif peut avoir d’innovant : les grilles d’évaluation chiffrées donnent une apparence d’ « objectivité » aux décisions par le biais des notations. Mais en réalité elles masquent les rapports de force et limitent les possibilités pour les acteurs impliqués d’avoir « prise » sur le débat.

Avoir prise. En Europe comme en Afrique (avec le récent discours de Sarkozy, le plus insultant peut-être des discours prononcés « au nom des Français », comme Jean Claude me le fait remarquer), la dépossession des paysans de leur pouvoir politique est passée par leur stigmatisation, avec des discours qui les désignent comme ceux qui sont restés pris dans le temps cyclique et figée des traditions, incapable ainsi d’entrer dans l’histoire en embrassant le progrès technique. Ceux qui restent en arrière, qui ne savent pas « innover ».

Pourtant, s’adapter aux circonstances, voilà bien quelque chose que ceux qui produisent de la nourriture doivent nécessairement faire, en dialogue avec la terre, les eaux, les plantes, des animaux. Et puis l’innovation n’a aucun intérêt « en soi ». En tant que principe, elle a surtout été mise au service du développement productiviste, avec les conséquences sociales et environnementales qu’on sait. Ainsi il semble toujours bon de se poser la question. Innover : par rapport à quel besoin, dans quelles circonstances, quels territoires ? Pour quel projet collectif ? C’est une question politique, et pas seulement technique. La question technique renvoie toujours au politique. Quand je tapais sur mon fer à béton, je participais donc à un projet politique. Apprendre à fabriquer des outils, prend un sens au sein d’un horizon plus large : forger des outils pour avoir une prise sur le monde. Pour participer, justement, à l’histoire en train de se faire.

Le soir vient le moment de profiter de la musique et de discuter encore, de partager ses expériences. J’échange avec un éleveur, membre de la confédération paysanne, chacun raconte à l’autre son histoire. Nous voici arrivés au loup. Les « pro-loup » et les « anti-loup » ont en général du mal à se parler.Je suis contente d’apprendre de son expérience, celle d’un éleveur et représentant syndical partisan de la discussion avec les associations environnementalistes. Selon lui ils connaissent mal la situation actuelle de l’élevage, qui varie en fonction des régions. Il faut trouver des solutions au cas par cas puisque la cohabitation est devenue « inévitable ». Le loup progresse vers le Nord, il est déjà dans les Vosges et sera bientôt en Belgique. Il rapporte les propos d’un éleveur pour qui il faut faire comprendre au loup qu’il ne peut pas s’en prendre aux troupeaux sans conséquence. Sans forcément aller jusqu’à tuer, il faut au moins déjà lui faire peur. La rencontre m’entraine vers une réalité qui n’était pas jusqu’à présent la mienne. Cela me nourrit.

L’ambiance du soir, la lune presque pleine, les concerts nous euphorisent peu à peu. Le bruit intense et excitant des batteries, des guitares, des amplis qui hurlent en cadence. Jouissif. Le vin est bon. La bière est douce. Les sourires dansent sur les visages et cette danse nous emporte.

Et encore.  Des statues bricolées en ferraille soudée. Des sculpteurs aux cheveux verts et aux yeux fous. Un joueur de corps des Alpes au bord de l’étang, qui dialogue avec l’espace et les éléments. Un cheval de trait et son conducteur qui le guide avec délicatesse.

Une nourriture délicieuse. De la joie, de la confiance, beaucoup de rires. A la sortie des conférences scientifiques dont j’ai le plus l’habitude, je me sens parfois contrainte et comme cuite à l’étouffée.

Là c’est complètement différent : de ces allers et retour entre les mains, l’estomac, les jambes, les oreilles et la tête j’ai l’impression d’avoir appris beaucoup plus, d’une manière plus complète. J’en ressors enthousiaste et joyeuse. Plus forte.

 

pour en savoir plus :

http://www.latelierpaysan.org/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *