La vie secrète des arbres : quand les forêts parlent et pensent

Jeudi 27 avril 2017, 20h. La chronique mensuelle au Miroir des Sciences, sur Aligre FM  !  Merci à François Legrand. Aujourd’hui un contrepoint végétal à l’histoire de la physique des particules. Un point commun entre plantes, électrons et positrons ? On ne les voit pas bouger !

Ces derniers temps de nombreux livres sont venus élargir nos perspectives sur les arbres et les forêts : Plaidoyer pour l’arbre, La vie des arbres, Un an dans la vie d’une forêt, La douceur de l’ombre…et maintenant La vie secrète des arbres. Paru cette année, c’est un livre écrit par Peter Whohlleben, un ancien forestier allemand converti à l’écologie. Déjà traduit en 32 langues, il a reçu un énorme accueil en Allemagne mais aussi aux Etats-Unis. Il arrive juste en France aux éditions des Arènes. Un livre qui nous parle d’un monde où les arbres, en quelque sorte, souffrent, parlent et pensent.

On aurait jusqu’ici sous-estimé les plantes ?

C’est le point de vue de Peter Whohlleben. Il n’est d’ailleurs ni le seul ni le premier à l’affirmer. En France c’est surtout les travaux de Francis Hallé qui ont entrepris de « réhabiliter » la flore, taxée d’infériorité vis-à-vis du règne animal en raison de son plus grand éloignement avec l’être humain, du point de vue fonctionnel et évolutif. Un effet donc, de l’anthropocentrisme, une façon de lire le monde en mettant notre espèce au centre. Un effet aussi du grand décalage de « rythme » entre les plantes et les humains qui fait qu’on ne perçoit que mal leurs « agissements » tant leur immobilité apparente nous les fait croire passives. Question de référentiel donc : à l’échelle humaine, les mouvements, voire les intentions, qui animent les plantes, sont difficiles à sentir.

Francis Hallé aussi a cherché à déplacer les points de vue ?

Oui, car en s’intéressant à la flore tropicale il a aussi dénoncé un certain ethnocentrisme botanique : les savants européens partant en exploration au long des siècles n’ont selon lui pas su « lire » ni comprendre la complexité des forêts tropicales tant ils les analysaient à l’aune d’une lecture –déjà simpliste- des forêts tempérées. De même les humains rencontrés dans d’autres contrées dépourvues de grands monuments parurent arriérés, de même les palmiers dépourvus de « tronc » au sens strict mirent longtemps à se voir admettre le statut d’arbre.  Pourtant, personne n’ira nier qu’un palmier est capable d’écraser une voiture s’il s’effondre sur elle après un virage raté…ce qui suffit à Francis Hallé pour faire du palmier un arbre.

C’est peut-être un peu plus compliqué que ça quand même ?

Oui il est aussi question de taille, de verticalité, et de longévité : un arbre est donc au sens le plus large du terme une plante qui pousse droit vers le ciel, longtemps, et jusqu’à devenir beaucoup  plus grande qu’un être humain. C’est une définition, donc, qui malgré tout part de nous, de notre expérience.

Partir de l’expérience, c’est justement ce qu’a fait l’auteur de La vie secrète des arbres

En effet,  Peter Whohlleben est forestier. Il travaille en Allemagne, non loin du Rhin, à la limite des Ardennes Belges. C’est une région connue pour avoir développé des méthodes de foresterie douce. Cela permet d’observer les arbres en quelque sorte « en conditions naturelles » ou en tout cas dans des conditions qui leur permettent de s’exprimer, – pas en paroles évidemment…quoique… ? En tout cas d’exprimer leur potentiel, leurs compétences, et de révéler des facettes insoupçonnées de l’existence végétale.

C’est donc un forestier qui parle des forêts. Mais ce n’est pas très scientifique tout ça ?

L’auteur n’oublie pas les sciences, au contraire. Il passe de la description de ses propres pratiques de berger d’arbres aux découvertes les plus originales de la biologie végétale contemporaine, en citant soigneusement ses sources. Ici les instruments sont bien utiles pour capter ces mouvements impalpables et messages inaudibles. Pour compenser notre manque de sensibilité. Mais il n’est pas toujours d’accord avec les conclusions des chercheurs. Sur le thème de la communication par exemple il nous raconte que les tissus des arbres émettent des ultrasons quand ils ont soif.

 Est-ce qu’on  peut vraiment parler de communication ?

La question est controversée. La plupart plaident pour un simple effet mécanique de la déshydratation. Mais comme l’avance notre forestier, la voix humaine aussi est une conséquence mécanique du mouvement des cordes vocales. Est-ce à dire que la voix humaine n’est pas un signal ? La question est donc toujours pour lui, toujours ouverte. On sent bien sûr qu’il espère qu’il y ait là quelque chose de plus. Mais ça seul l’avenir nous le dira.

Si les forestiers sont des bergers, les arbres vivent-ils en troupeau ?

L’auteur a plutôt tendance à dire qu’ils vivent en société, du moins pour ce qui concerne le milieu forestier. C’est là un autre ressort important du livre. Les analogies avec l’expérience humaine, jusque dans ses dimensions sociales, sont largement mobilisées. Il parle ainsi d’éducation des enfants-hêtre par leur mère-arbre qui leur apprend – en ne leur laissant qu’une toute petite quantité de lumière à disposition sous sa canopée protectrice, à se renforcer avant de gagner en hauteur. Il y a aussi l’entraide : les individus d’un même secteur sont reliés entre eux par leurs racines, et avec l’aide de leurs champignons symbiotiques, partagent informations, nutriments…de là à considérer un peuplement forestier comme doté d’une intelligence distribuée, à la manière d’une fourmilière, il n’y a qu’un pas.

C’est ça qu’on appelle le WOOD WIDE WEB ! ?

L’internet sous-terrain !…il ne relie pas que les arbres voisins d’une même espèce mais peut être aussi des essences concurrentes (par exemple chêne et hêtre) avec l’aide des filaments des champignons. Il y a plus d’un kilomètre de ces filaments (les hyphes) dans une cuiller à café de sol et comme les champignons ont leur propre stratégie, qui sait s’ils ne font pas de la censure ou du buzz ? L’auteur compare d’ailleurs l’ensemble à un système de fibre optique. Encore une image fertile pour ramener le monde obscur des forêts à un accès facile pour les urbains connectés…ou déconnectés…question de perspective bien sûr.

A qui s’adresse « la vie secrète des arbres ? »

A tout un chacun ! J’ai été très impressionnée par la capacité du livre à aborder simplement des questions difficiles. Il est composé d’une quarantaine de chapitres de quelques pages. Le style est pédagogue et sans fioriture. Alors comme ça arbres ont de la mémoire ? Une famille ? Des problèmes sociaux ? Ils sont un peu comme nous, dans le fond. L’auteur est bienveillant avec le lecteur. Il partage son émerveillement, son respect, et sa curiosité, pour  le coin de massif dont il est responsable. Il nous rend familiers, évidents, ces êtres puissants qui peuvent vivre des milliers d’années, réguler collectivement le climat…et capter le carbone atmosphérique, d’autant plus efficacement d’ailleurs qu’ils sont vieux, contrairement aux idées reçues.

C’est donc un livre populaire.

Absolument, à mettre dans tous les kiosques et dans toutes les gares. On l’imagine d’ailleurs bien adapté en spectacle de rue ou de square. Une inspiration pour qui voudra se lancer : la conférence foraine « Vive les animaux ! », jouée en ce moment à Montpellier par la compagnie Notoire, et adaptée du travail de la philosophe et éthologue Vinciane Despret à grand renfort de gags, de peluches et de chanson rock, et part d’une question renversante : « et si on posait aux animaux des questions intelligentes, et qui les intéressent ? Qu’auraient-ils à nous dire ? ». Reste à faire de même pour les plantes !

Ouvrages cités :

Alain Corbin, 2013. La douceur de l’ombre, l’arbre source d’émotions de l’antiquité à nos jours. Fayard.

Francis Hallé, 2005, Plaidoyer pour l’arbre, Actes Sud Nature.

Francis Hallé, 2011, Du bon usage des arbres, Actes Sud.

David G. Haskell, 2014. Un an dans la vie d’une forêt. Flammarion

Paul Whohlleben, 2017, La vie secrète des arbres, Les Arènes.

Vinciane Despret, 2012. Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ?, La Découverte/ Les Empêcheurs de penser en rond.

 

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