Alimentation – excrétion

Ce texte, qui évoque la question du métabolisme urbain, forme le premier épisode de la série Dérives. Cette série est dédiée à une compréhension non linéaire des phénomènes écologiques. Une explication plus précise de la méthode viendra plus tard.

Pour l’instant contenons nous de traverser, laissons-nous traverser.

Le corps de la question

L’alimentation est connotée positivement et l’excrétion, négativement. Ainsi les réflexions concernant le métabolisme urbain sont prises dans l’asymétrie qui enserre les fonctions nutritives du corps dans une flèche unique de la bouche à l’anus. Dans ce contexte comment avancer sereinement vers l’idée de recyclage des résidus humains, urine, fèces, pourtant essentiel à une insertion moins problématique des activités humaines dans les grands cycles biogéochimiques ?

A ce propos Fabien Esculier, responsable du projet de recherche OCAPI (Optimisation des cycles carbone, azote et phosphore en ville) se pose une question : Est-il possible de mettre un mot sur l’ensemble de ces flux qui traversent le corps et le relient matériellement au milieu dans lequel il évolue ? Quelles pourraient être les implications éthiques de la diffusion d’une telle perspective ? Nous y avons réfléchi ensemble en nous alimentant tous les deux de concert un midi froid d’hiver. Plus tard en digérant, l’écrit a pris le relai. La suite viendra peut-être dans un prochain épisode de la série « Dérives ».

 Le fil à suivre

– Le corps est traversé de matière et d’énergie provisoirement capturés dans l’environnement, il peut être vu comme un lieu de passage, transfert, transformation.

– La manière de nommer ces flux et leur « traversée en nous » peut s’aborder selon plusieurs perspectives (un individu, une entité territoriale)

– Penser cette relation permanente du corps à son environnement en passant par les flux de matière et d’énergie alimente les définitions relationnelles de l’individu (parallèle avec l’approche de cette question via les perceptions – phénoménologie)

– Partir de ces flux qui traversent les corps pour penser le métabolisme urbain pourrait permette de trouver un terme moins asymétrique pour désigner les questions « d’alimentation et d’excrétion »

Pour commencer : Toujours et encore, la première différenciation

 Pour aborder une nouvelle question, si on cherche à s’en emparer efficacement, il peut être pertinent de se référer aux travaux qui ont permis d’en arriver là « se reporter à l’étape précédente ».  Si on ne fait pas ça, si on cherche à l’énoncé du problème du jour une origine « que rien ne précède », on est condamné à remonter sans fin en arrière dans les raisonnements accumulés depuis que la pensée existe jusqu’à enfin trouver une base solide, qui nulle part ne se trouve. La base solide et véritable, l’absolue certitude d’un enracinement suffisant dans la vérité, dont j’ai si désespérément besoin, je ne la trouve nulle part. Il n’existe pas.

Le succédané le plus confortable à l’origine de toute chose que je trouve à ma portée, celui dont je fais le plus fréquemment usage, c’est l’origine de l’univers. Tout simplement. Son origine matérielle, son origine, tout court ? Si elle peut sembler des plus absolue, elle s’ancre pourtant dans une perspective particulière. Nécessairement. En l’occurrence, du fait de mon parcours, le point de référence auquel je fais appel lorsque je me trouve prise de malaise face à l’inconnu des questions sans réponse, n’est pas le mythe du serpent à plume. Cela pourrait. Pour moi c’est l’origine de l’univers telle que la décrivent les sciences biophysiques contemporaines.

Ici je vais m’en servir pour évoquer la continuité matérielle qui existe entre les êtres humains et leur milieu de vie. Cela devrait pouvoir s’avérer utile pour essayer de penser le métabolisme urbain selon une perspective qui renoue avec les circularités rompues, les cycles et rythmes écologiques ouverts et brisés par l’histoire industrielle.

Selon la perspective des sciences biophysiques, de tout ce qui est, rien, en somme, n’est véritablement séparé de rien. Rien n’est séparé, du moins jamais entièrement séparé. En prenant appui sur l’étude du monde biophysique telles que les sciences de la vie, de la terre, de l’univers le présentent aujourd’hui, tout ce qui est forme un tissu de matière et d’énergie continu dans le temps et l’espace (à quelques nuances près) et ce depuis la première étincelle, depuis l’explosion primordiale couramment appelée Big-Bang. Instants accumulés de différenciation.

Ainsi l’ensemble de ce qui est, a été et sera, se présenterait comme un tissu élastique et lâche, matière molle et visqueuse ou bien toile d’araignée selon les textures convoquées. La réalité  s’évade en volutes ou adhère aux chaussures, mais elle possède toujours une texture. ll y aurait ainsi un tout en quelque sorte palpable à condition d’être suffisamment instrumenté pour s’en approcher. Un tout où chaque phénomène entité chose se déploie comme émergence temporaire et singulière.

Métabolisme urbain…et devenirs communs des flux corporels

Si la matière et l’énergie qui circulent dans le monde et qui nous ont donné vie comme espèce proviennent toutes d’une même source – surnommée big-bang – il n’y a  plus tellement lieu de se poser la question de l’éternelle séparation entre une culture et une nature (question très débattue par les anthropologues des deux dernières décennies), puisqu’elles émergent en permanence et mutuellement l’une de l’autre dans un unique processus de devenir commun. Pour reprendre le fil de l’histoire, cet engendrement réciproque qui sépare en réunissant deux faces de la réalité humaine n’est pas vrai de tout temps, mais seulement depuis que l’espèce humaine justement, a déployé progressivement autour de ses foyers ses singulières capacités techniques et symboliques. Or ces capacités sont singulières, précisons, par leur intensité seulement. Ces capacités ne sont pas radicalement différentes de ce que d’autres espèces peuvent proposer. Simplement un peu plus sophistiquées peut-être, mais issus du creuset commun, celui de la vie qui se complexifie, et de son évolution sur la planète qui forme terre. Ces capacités ne nous séparent pas en tant qu’espèce de l’histoire du monde, pas plus que le corps de chacun ne sépare chaque vie individuelle, vue de façon matérielle, du milieu où elle se situe et dont elle est issue. De cette planète, de cette histoire de la naissance de l’univers à cette de la vie sur terre jusqu’à l’engendrement de chacun de nos destins particuliers. De cette histoire il est impossible de s’en séparer. Du moins pas en totalité.

Nous voici donc conduits à prendre comme point de départ d’une réflexion sur le métabolisme urbain, l’impossibilité de la séparation radicale, ou l’impossibilité radicale d’une séparation entre les humains – en l’occurrence urbains, et leur milieu de vie – la ville et les espaces qui l’entourent. N’est-ce pas un peu tire-bouchonné ?

Pas sûr car peut-être, dotée d’une telle introduction, cette réflexion qui pourrait sembler seulement technique, pourrait venir nourrir, par des arguments matérialistes, l’approche du corps comme un espace-temps traversé de flux. Il s’agit par-là d’apporter des éléments pour une définition du « corps » moins strictement isolée du milieu et de l’appréhender comme un flux d’existence plongé dans un devenir commun avec d’autres vivants (Cette perspective a d’abord largement été nourrie par une anthropologie appuyée sur l’exploration des perceptions via les apports de la phénoménologie – biblio, biblio).

Prendre appui sur les flux de matière et d’énergie apparait ici comme un autre angle d’approche, autre élément à saisir pour faire la même chose : opérer un rapprochement, restaurer des cycles, du point de vue à la fois matériel et symbolique entre les sociétés contemporaines et les milieux qui les sous-tendent. (Il est temps de préciser que le corps n’est pas défini ici par opposition à l’esprit, pas comme la part matérielle de l’existence humaine par opposition à sa part idéelle ou intellectuelle, mais tout simplement comme le siège d’une vie, lieu dans lequel ou plutôt à partir duquel elle se déploie).

 

Fonctions vitales et métabolisme urbain : une métonymie

Le corps humain, comme celui des autres animaux, recèle plusieurs fonctions vitales. La physiologie distingue plusieurs grandes catégories parmi tout ce qui permet au corps de fonctionner, de grandir, de se perpétuer dans l’existence et au-delà par la descendance, parmi lesquelles la locomotion, la reproduction, la respiration, l’alimentation et l’excrétion.

Ici c’est l’alimentation et l’excrétion qui retiennent l’attention. Un flux traversant de matière. Aujourd’hui excessivement linéaire et qui mériterait de retrouver plus de circularité pour ne pas épuiser les milieux.

A l’échelle d’une ville, il est possible d’adopter une démarche métonymique qui considère la ville elle-même comme un organisme traversé de flux : ce qui l’alimente et ce qu’elle recrache, ressert à son milieu, ses déchets et excreta selon qu’ils soient passés ou non par un processus de digestion proprement biologique (au sens du système digestif humain).

On pourrait ici s’aventurer à détailler les linéaments qui associent le corps humain à la ville et tous les processus à l’œuvre qui viennent s’ajouter et entourer la digestion des aliments en tant que  telle, au sens strict, en tant que partie prenante des fonctions vitales des citadins accumulés en un même espace-ville.

La ville donc, à l’instar d’un corps humain et au prix de quelques simplifications peut être décrite comme un organisme qui mange puis qui rejette le produit de sa digestion. Déchets, Urine, matières fécales. Chaque citadin produit cela, et la ville elle-même à son tour par la somme de ce qui s’y passe, somme prise dans les infrastructures de gestion des eaux usées et déchets : l’assainissement.

Pour en revenir à la question des continuités et « séparations », deux points interviennent ici. (1) Les flux ne font pas que traverser les corps et les villes ils participent littéralement à leur édification. (2) La digestion est une capture seulement

Le premier est important : tout ce qui est bu et ingéré intègre provisoirement l’organisme concerné, et ce au niveau le plus élémentaire, au niveau moléculaire. Chaque individu est donc littéralement fait de ce qu’il ingère.  Pour illustrer cette idée prenons l’exemple d’un repas pris sur le pouce entre deux rendez-vous. Imaginons ce repas acheté dans une boulangerie de la rue Linné, consommé sur un banc du jardin des plantes, fait d’un sandwiche jambon beurre et d’un sablé au chocolat. S’en suit un processus de digestion, pouvant impliquer une difficulté certaine à garder les yeux ouverts pendant le rendez-vous de l’après-midi qui porte sur un sujet ennuyeux.  A quoi ressemble cette digestion ? A un voyage moléculaire. En effet quelques heures plus tard, il est possible que l’une des molécules d’acide gras de la couenne du jambon et que l’une des molécules de glucose qui se trouvait au préalable dans une pépite de chocolat se trouveront ensemble à un moment donné situés au niveau de l’aile gauche de mon nez. Le premier intégré à la membrane de la cellule, le second « digéré » à son tour par la cellule pour produire l’énergie dont elle a besoin. Je suis donc littéralement faite de ce jambon et de ce chocolat – ainsi que de l’eau que j’ai bu, et de l’oxygène pris dans l’air que je respire. Du moins temporairement et partiellement. Je n’ai fait qu’emprunter tout cela au milieu et j’en deviens assemblage provisoire.

Le deuxième point concerne la dimension partielle de l’intégration, de la « capture » de ce qui est ingéré. La digestion est un flux qui nous traverse en partie seulement : une partie de ce que nous ingérons ne sort jamais du « tube » digestif pour intégrer notre milieu intérieur, système sanguin et milieu intercellulaire. Une partie donc reste à proprement parler à l’extérieur du corps tout en le traversant et s’y trouvant en partie transformé. Mais cette partie n’intègre pas notre « substance » et reste séparée de nous sur un plan strictement matériel.

Ce deuxième point s’avère intéressant pour opérer le passage en idée du corps à la ville du processus de digestion : ainsi les « déchets » pourraient être vus comme ce résidu qui fait partie des éléments « ingérés » par la ville mais qui ne vient pas nourrir ses habitants, pas intégré au tissu vivant puisque s’ils entrent dans les boutiques jamais ils n’entre dans les bouches. En sortie ils se retrouvent pourtant, avec les eaux usées, à devoir être gérés et valorisés pour retrouver une utilité et quitter leur statut ou bien se voir enfouir, brûler, etc.

Une fois tout cela dit : y-a-t-il une meilleure manière de nommer le processus d’alimentation-excrétion tel que compris à l’échelle d’un territoire urbain ? Quelques idées s’avancent : mettre en avant la digestion, le fonctionnement des corps, les fonctions organiques, les flux organiques, les cycles organiques… Définis comme ce qui entre et sort des corps humains dans les villes et donc par extension ce qui entre et sort des villes en relation avec l’alimentation de cette biomécanique des corps habitants.

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