Ressac

Cela se tisse toujours. Ce qui revient toujours au même, n’est pas nécessairement un cercle. Dans les tapis d’Orient les motifs emmènent l’œil et la main toujours un peu plus loin. A la surface de la peau, l’agitation, les petits pics nerveux moutonnent. Les doigts s’enfoncent un peu plus loin dans le dessin. Ils trouvent ridules et vagues, fréquences de plus en plus basses jusqu’aux plus grandes récurrences, lames de fond, séismes.

A la surface l’araignée s’attarde, sur les tempes, le bout de ses pattes mouillées me sondent, délicates, écoutent. La confusion règne en couronne et l’onde de choc se rapproche encore, promesse de submersion soudaine et définitive. Pourtant pour le moment elle s’arrête toujours avant l’impact attendu, projection transitoire, là sur l’écran qui prend un peu la lumière. Filtre temporaire. Que l’écran tombe et elle poursuit sa course jusqu’au fondu au noir.

Les parois sonnent encore de souvenirs de guerre. Tempêtes sous crânes blessés. Moi je n’en ai rien vu mais il m’a raconté. Ce hangar ce creux ce vide immense était un atelier où les ouvriers, comme autant de clous enfichés dans les orifices d’une mécanique géante, réparaient les bateaux : la vie s’échine sous les hauteurs. Les traces sur les murs des pinceaux qu’on essuie et les cotes griffonnées, croquis, calculs. Les énormes machines à soulever les coques, à explorer les cales, pour les rafistoler.

Il regarde l’écran, où se raconte une autre histoire. Loin d’ici, un homme cherche l’odeur du sol après la pluie. Voilà sa quête, pelletée après pelletée d’argile et de gravas. Peut-être qu’il aime seulement creuser des trous. Et les reboucher. L’administration militaire a longtemps gardé les commandes de cet atelier, cela se visitait accompagné de gardes en armes. Patte blanche à l’entrée. Parmi les visiteurs un retraité avec sa femme. Il regarde partout. Il finit par stopper net à un endroit précis de l’immense bâtiment : « C’était ma place », dit-il. Il n’en bouge plus. Les deux pieds plantés sur le béton, alignés : « j’étais là ». Là qu’il avait travaillé toute sa vie et elle n’était jamais entrée, elle n’avait jamais vu.

Nous discutons à peine, partageons sans le dire un désarroi profond devant la clôture du monde. J’essaie d’y mettre les mains, les pieds, tout le corps, vas et viens de marée, dedans au-dehors, avec gestes infimes et précautions infinies.

Ecoutez-la qui gronde,  au cœur de la pierre à la faire céder.

Laissons-nous prendre.

Danse avec elle, toujours plus au large.

Réapprendre, les rituels de l’emportement, la grande bouffée circulante. Il n’y a pas d’autre choix que de se laisser posséder. Ce genre de bête ne se laisse pas confiner en piscine, pas plus qu’un taureau à l’étable, cochon, lapins, scarabée, cafard. Rien ni personne.

Ressac, coup d’œil sur le journal. Le mot « valeur » apparait là, aux pages économiques, simple d’accès et lumineuse, une sortie de secours.

Il me raconte encore. Les bateaux gris qui sortent du port ne vont pas simplement faire un tour. Armés de tourelles d’aciers, antennes, radars, double-pont, ils n’attendent plus le grand soir et les batailles épiques sur nos côtes assiégées, ils se rendent ailleurs et d’autres fronts de mer, fronts de guerres. Apprivoiser le chaos. Que faire de ces images bout à bout. Des couronnes pour la fierté des braves. Cimetières militaires.

Il m’offre ses souvenirs. Parfois des sous-marins rentrent au port les soldats au garde à vous sur le toit de l’engin, le reste du bâtiment sous l’eau aussi discret que possible. Et sa pile nucléaire.

Une décharge électrique. Les regards fusent, furtifs, s’usent au contact fugace d’autres présences à peine reçues. Alternative au rougeoiement des électrochocs, le train file. S’abimer à la contemplation de ses propres marées internes. Pourquoi pas. Sur une île vague à vague on les sent bien qui nous traversent, nous bercent. Rien au-delà de ce bout de pays que l’océan immense les deux rives à la fois, continent minuscule au contour circulaire. Les deux rides apparues sur mon front parlent de la caresse intense du soleil et des yeux qui se plissent efforts pour voir, efforts pour comprendre.

Je rêve de faire le tour de l’île par la mer. Ainsi de de rassembler les dires, les actes, au-delà de l’écume, au-delà de la vie par bribes éparpillées.

Il m’a raconté d’autres choses encore. J’ai porté avec moi son nom quelques instants, et ce n’est pas mon nom. Ça l’a été, pourtant. Fin de l’onde, nouveau germe. Dans l’atelier désert, où nos paroles s’estompent.

Merci à Maël pour les mots partagés sur la rade de Brest

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