La mangeuse de mots

Court-circuit général sur l’avenue des Gobelins. La mente religieuse dans sa grande robe verte fait sa promenade du matin. Sa silhouette immense et sinueuse s’avance parmi les passants. Elle se glisse entre les badauds et les gens pressés du matin qui causent, le nez dans leur sac, le sac sur le coude ou dans le dos, le téléphone portable coincé entre menton et clavicule. Ou encore. La main dans la main et les pieds au même rythme, pour ceux qui sont des amoureux et se dirigent vers un bon café sur une terrasse ensoleillée. Chorégraphie à deux ou plusieurs. Deux c’est déjà plusieurs.

Le soleil inonde le trottoir et rend les pensées légères. Elles s’abandonnent les unes aux autres, elles se mélangent, dessinant peu à peu un tissu sans couture. Les mots prononcés s’entremêlent et coulent, circulent d’une bouche à l’oreille suivante, et cela forme une rivière à l’eau bien claire et tourbillonnante. En somme, tous les gens se comprennent. Ou du moins le croient-ils.

Au milieu du courant de mots la silhouette de la grande mente religieuse à la robe couverte de feuilles s’avance et écoute les pensées et paroles des passants.

 « Oui, comme je te le disais, mon frère est parti en Grèce. »

 « Tu me fais gouter ton croissant ? »

 Chaussée de chaussures à talon rouge, l’insecte immense ne devrait pas passer inaperçu  vu sa taille et pourtant elle se fond dans le décor : c’est un insecte aux pattes articulées couvertes de chitine mais l’on pourrait croire sans trop faire attention à un brin géant de femme à l’allure cavalière, un peu de travers, glissant à pas comptés  sur pavé lisse. Le pavé décidément, se dit la mente, ça n’accroche pas aussi bien que la terre meuble d’une bordure de champ, bardée d’aubépines et de ronces protectrices. Mais c’est si bon d’être entourée de ces pensées…

 « Oh, mais qu’ai-je bien pu faire de mon rouge à lèvre ?

 « Un, deux, trois semaines encore avant les vacances de ski. J’espère que les enfants vont aimer.

 «  Attention, crotte de chien.  Trop tard ! Je me suis pas raté…oh, ça pue, oh! …

 « Mazette les belles jambes qui passent! Merci le soleil ! »

Elle écoute ainsi les humains qui parlent-pensent, pensent tout haut, parlent tout bas. Cela ne pose de problème à personne tout d’abord. Mais à force d’écouter les mots et les gestes et de sentir le mouvement de foule, à force de baigner elle aussi dans le matin ensoleillé, la mente religieuse s’éveille à un grand appétit de mot. Elle qui ne peut ni parler ni formuler en elle-même aucune pensée articulée voudrait se mêler au jeu général du trottoir. A dire vrai elle se sent seule, ce matin, parmi la foule causante. Alors pour faire bonne figure et participer un peu à l’agitation du jour, en sourdine, elle se glisse dans la tête d’un passant. Elle ne reste pas tellement longtemps à l’intérieur. Elle regarde un peu à droite, à gauche, elle écoute, elle essaie de se mêler à la conversation. D’intervenir. Elle ne sait pas trop comment faire. Elle n’a pas de mots pour le dire. Puis finalement une idée lui vient :

Elle inverse des mots.

Elle remplace des syllabes.

Elle a laisse ainsi sa trace.

Elle ressort, contente d’elle, de la tête d’un homme qui se sent à présent légèrement confus. S’est-il endormi en marchant ? Il se sent vaguement désorienté, comme dans le sillage d’un parfum de fleur un peu trop capiteux. La mente, après cette première tentative, ne se trouve pas rassasiée longtemps. Elle a vite envie de recommencer. Un passant, là, puis un autre et encore un, ici. Quelle découverte ! En partant elle ne peut pas résister à l’envie d’emporter avec elle quelques bribes au passage pour les glisser dans une autre conversation. Elle s’amuse beaucoup. Elle se remplit la bouche de mots. Ce ne sont pas les siens mais qu’importe, elle se sent enfin faire partie du groupe des mangeurs de palabres.

Parfois elle mélange tout un peu trop fort. Intervertit des phrases entières. Ce qui fait que l’habité temporaire se met à parler à l’envers.

Partout sur son passage, jusque dans la rue du fer à Moulin où elle vient de s’engager d’un grand pas enjoué, le brouhaha s’intensifie : les gens se mettent à parler plus fort. Ils pensent qu’ils ne s’entendent pas. Et pourtant ils s’entendent. Mais mal. C’est-à-dire de travers. Ils ne se comprennent plus du tout.  Il y a ceux qui s’envoient des phrases en mégaphone à la figure et ceux qui poussent intérieurement des cris. Il y a ceux qui murmurent mais répètent toujours et encore jusqu’à ce que le message passe. Le son circule bien, ils finissent par s’en rendre compte. Mais c’est le sens qui ne passe pas. Ca les angoisse soudain ces manques, ces inversions, ces vides, cette pensée qui ne coule plus, transparence apparente d’une bouche à l’oreille et d’une oreille à l’autre. Ils continuent donc à parler fort et tout le temps, pour combler le vide qui s’est installé entre eux.

La rue est à présent le théâtre d’un gros malentendu. Ou plutôt d’une vaste somme de petits malentendus. La grande et maladroite mente religieuse, dans son ivresse de partager les mots des humains, a introduit un décalage dans la parole partagée.

Ça dure longtemps, cette crise. Entre bruits forts et murmures constants. Grimaces et bousculades. Les passants sont mal à l’aise, ils trébuchent de la langue et se marchent sur les pieds, peu habitués à trouver entre eux des obstacles. Peu habitués surtout à les voir, à se rendre compte qu’ils ne se comprennent en réalité jamais tout à fait complètement les uns les autres, ni même eux-mêmes, d’ailleurs.

Au bout d’un temps, la mente se rend compte qu’elle a semé la zizanie. Au lieu de se rapprocher de tous ces gens qui l’entouraient elle réalise qu’elle les a éloignés les uns des autres. Elle qui était toute à la joie de son ivresse se sent à présent coupable d’avoir semé tant de distances entre les êtres. Elle se trouve bien désemparée car elle n’est pas plus capable que tout à l’heure d’utiliser ses mots à elle pour expliquer ce qu’elle a fait et calmer la situation. Elle n’a pas plus de mots qu’avant.

A ce moment, par chance, elle se trouve à passer près d’un joueur d’accordéon assis sur le trottoir. Elle s’arrête étonnée devant ce spectacle tout nouveau pour elle. L’homme en blouson bleu nuit est en train de jouer un air de Tango, enjoué et langoureux, tout en chantant bien fort, la tête penchée sur le côté. Elle se dresse devant le musicien. Elle voudrait aussi absorber son langage, s’y introduire. Mais à ce moment-là, celui-ci la remarque avec sa longue silhouette d’insecte aux grands yeux à facettes. Il s’arrête un instant de jouer et lui sourit : « Salut, je m’appelle Léon. Et toi ? » La mente ne peut que sourire à son tour et lui tendre la main. Enfin, façon de parler. Le musicien ne prend pas peur. Il se lève, pose son accordéon, et entraine la grande robe verte dans une danse à pas comptés sur le trottoir. Il l’entraine à chanter avec lui le même air de tango, le long du trottoir encombré. Sur leur passage, les gens se mettent sans y faire attention à esquisser à leur tour quelques pas de côté, jusqu’à glisser émerveillés sur le pavé des rues.

Peu à peu, enfin, au fil de la danse, se calme la tempête de mots. On dirait bien que les passants ont découvert un nouveau rythme.

Cette rencontre a eu lieu il y a quelques temps déjà. Peut-être l’année dernière ou bien celle d’avant, le fil du temps s’est dilué. Depuis ce temps-là par les matins ensoleillés il arrive qu’un passant découvre au coin de la rue du fer à Moulin deux accordéons, l’un dans les mains d’un homme et l’autre entre les plis d’une grande robe verte, qui lancent dans les airs des mélopées tango au rythme un brin désarçonné : voici Léon et la mangeuse de mots. Adeptes du tango de biais, des textes à trous et des lignes changeantes.

Ainsi la mente mangeuse de mots n’a pas pour autant cessé son manège, non. Car c’est tellement bon de grignoter un morceau par-ci, un morceau par-là, pour décaler le rythme de la pensée commune. Il manque donc toujours des syllabes dans les mots, des mots dans les phrases. Mais qu’à cela ne tienne, sentent les passants qui glissent à pas comptés sur les pavés, pavés qui maintenant leur semblent un peu moins lisses, tout n’a pas besoin d’être dit, su, lu, tant qu’un accordéon joue pour qu’on danse avec l’esprit du malentendu !

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