L’anguille

Au temps dont nous parlons, difficile à situer, Paris est comme une grande gorge entourée de collines. Il y a beaucoup de poissons dans le canal Saint-Martin. L’eau y coule vite et  aussi bien que dans une rivière, car les sources de Belleville et de Ménilmontant forment des cascades qui s’y déversent à l’aise. Dans le canal qui n’en est pas vraiment un, on pêche l’anguille.

 Ce jour-là, il pleut. Mandarine a mis son ciré pour aller discuter avec les pêcheurs.

Elle habite en haut de l’une des collines escarpées de la ville. Elle est installée avec sa mère dans une petite maison au bord d’une rue qui est aussi un rû c’est-à-dire un petit ruisseau, un ruisselet, où l’eau ruisselle, en émettant un léger bruit de rire d’enfant. Pour cette raison on appelle cette rue, la rue des Rigoles. Mandarine qui est une enfant très joyeuse mêle souvent son rire au rire de la Rigole.

 Quand la petite fille va voir les pêcheurs, elle prend son vélo pour rouler sur la rive de l’une des rivières souterraines. L’eau coule aussi en sous-sol, dans les nombreuses galeries percées sous les fondations de la ville, anciennes mines et métros qui ne servent plus.

 Après quelques coups de pédale, Mandarine arrive près du port de la Bastille et se lance à l’assaut du quai pour retrouver son ami le vieux pêcheur.  Elle passe souvent des heures à côté de lui, assise au bord, les pieds jouant à la balançoire au-dessus de l’eau et les yeux au-dessus du seau où nagent les anguilles pêchées. A chacune de ses visites elle apprend quelque chose de nouveau. Aujourd’hui sa question est grande et elle ne sait pas s’il est bon de la poser. Cela lui démange pourtant les lèvres, alors elle finit par la dire : «  mon ami pêcheur, sais-tu d’où viennent les anguilles du Canal ? »

 Mais le pêcheur n’a aucune réponse à lui donner. Il ne sait pas. Au moment du déjeuner elle remonte retrouver sa mère. La question sans réponse, maintenant qu’elle a été prononcée, tourne au-dessus de sa tête comme un vol de petits moineaux. Les moineaux volent toujours au-dessus de sa tête lorsqu’elle se glisse sur sa chaise, devant le poisson frais du jour.

 La maison elle-même est traversée par un cours d’eau, très étroit, qui court d’une pièce à l’autre par un astucieux système d’irrigation qui permet de se laver, de faire la vaisselle et de jouer à faire de petits barrages avec des brindilles. Cela se termine par une lagune plantée de roseaux et peuplée de diverses colonies de bactéries qui rendent l’eau propre à la sortie, pour la maison suivante, pour les poissons, et les castors aussi, et enfin les anguilles dans la rivière en bas. Les habitants des collines gardent chez eux des poissons en réserve dans des bassins creusés dans la cuisine, pour quand ils auront besoin d’en manger un. Les pêcheurs les leur livrent tôt le matin.  La mère a cueilli le poisson d’aujourd’hui dans le bassin garde-manger, avant de lever les filets et de les faire cuire dans quelques cuillers d’huile d’olive.

 La journée passe, et le vol de moineau continue à tourner autour de la tête de l’enfant. Ce soir-là, la mère de Mandarine prépare un nid à côté de l’oreiller de la petite fille, pour que sa question en suspens puisse se reposer aussi.

 Le lendemain matin, Mandarine prend son petit déjeuner à l’aube, près du bassin garde-manger. Assise par terre sur le rebord, elle laisse pendre ses pieds pour chatouiller du bout des orteils l’eau qui chantonne. La mère est déjà partie à ses occupations et l’enfant savoure sa liberté, avant l’école.

 Alors qu’elle finit de déguster un quartier d’orange, appréciant sur le bout de sa langue le goût de soleil levant du fruit, un pêcheur déboule en trombe dans la cuisine. A son air réjoui Mandarine comprend qu’il amène une grande anguille de Canal. Elle écarquille les yeux alors qu’il sort vivement le poisson de son sac à moitié rempli d’eau. Ils sourient  tous les deux. Quel merveilleux spectacle ! La peau brillante, sombre et pourtant dorée, le poisson puissant ondule dans les mains du pêcheur.

 Soudain l’animal donne un grand coup et lui échappe des mains, pour aller glisser à toute vitesse sur la table. Son vol plané l’amène jusque sous le nez de la petite fille à l’autre bout de la pièce. De surprise elle en avale tout cru le goût du soleil encore dans sa bouche. Elle se précipite sur l’anguille pour la jeter dans le bassin. Au passage elle remarque que son œil brille d’une lueur de feu. Mais l’anguille disparait bien vite dans l’eau, cachée dans un recoin.

 Le soir venu, alors que la question en suspens vient de s’endormir dans le nid près de son lit, Mandarine repense à l’œil de l’anguille. Il lui semble bien avoir vu là plus que l’œil rond d’un poisson, comme si elle avait plongé l’espace d’un instant dans le reflet du ciel à la surface d’une eau bien plus grande et mouvante que celle de la rigole, des rivières, du Canal lui-même. Il lui semble que quelque chose vit là, un mystère à découvrir, la réponse qu’elle attend ! Or elle pourrait bien disparaitre dans la poêle dès le lendemain quand sa mère fera cuire le poisson à l’huile d’olive et au citron. Elle se lève donc discrètement et munie d’une petite lumière elle se rend dans la cuisine, laissant autour d’elle la maison dans le noir complet.

 Là l’anguille se tient dans l’eau du bassin, à présent non plus cachée au fond mais très près du bord et son dos luit comme une terre émaillée. Hardie, Mandarine prend la parole pour demander : « Anguille, m’entends-tu ? » mais le poisson ne répond rien. Simplement elle croit le voir s’agiter un peu, en s’éloignant du bord. Elle se penche pour approcher sa main, prise d’une plus grande envie encore de toucher cette peau lumineuse. « Anguille, m’entends-tu ? »  répète-t-elle en tendant sa petite main curieuse vers l’eau, les yeux fermés, vers le dos luisant du long poisson, vers cette peau si différente de sa peau à elle.

 L’autre peau cette fois-ci se laisse faire. Mais quand la petite fille ouvre les yeux, l’anguille a disparu.

Il y a là à sa place un grand garçon tout nu assis au bord du bassin, les jambes dans l’eau, une lueur de soleil  au fond d’un regard bleu très clair, presque blanc.

 Mandarine ouvre, elle, de grands yeux ronds et éclate de rire, très amusée par ce grand corps tout blanc et sans écaille de poisson devenu garçon, avec ces cheveux qui lui dégoulinent sur les oreilles. Lui à l’inverse semble très gêné d’être ainsi tout nu hors de l’eau. Quelques secondes passent et le voici qui commence à claquer des dents. La petite fille revenue de son rire coure chercher dans le placard de l’entrée des vêtements pour lui, un vieux pantalon de toile et un pull de laine.

 Le garçon se racle la gorge, longuement, et la remercie avec un léger bégaiement. Comme une grande personne, elle l’invite alors à venir s’asseoir à table. Après tout, on lui a bien appris à accueillir les étrangers de passage. Qu’ils arrivent depuis la porte d’entrée où depuis le bassin de la cuisine ne change pas grand-chose. Puis elle va faire chauffer de l’eau dans une casserole, y met du thé noir, du sucre et une poignée de feuilles de menthes. Elle laisse bouillir quelques instants et verse enfin le thé dans deux tasses de terre qu’elle apporte à table. Elle s’assied en face du garçon, avec entre eux leurs deux tasses fumantes, et attend qu’il recommence à parler. Il hésite comme s’il avait oublié comment faire. Elle demande : « D’où viens-tu, monsieur garçon l’anguille ? »

 Le garçon commence par regarder le mur en face, à la recherche d’une chose cachée bien loin au fond de ses yeux, au fond de sa mémoire.  Au début rien ne vient. Puis certaines choses apparaissent devant lui et les mots pour les dire, il raconte.

 Il est né dans une ville qui s’appelle Paris. C’est un endroit chaud et poussiéreux, un amas très organisé de pierre de brique et de verre. De fumée. Il est né dans cet endroit et s’y sent l’étroit. Il veut quitter sa famille et son nid sous la roche qui a poussé dans le ciel. Il est comme poussé par une envie irrépressible d’aller loin et loin et toujours plus loin. Que quelque chose colle à sa peau qui l’empêche de respirer et qu’il ne peut saisir.

 Un jour il s’en va, allant droit devant lui. Il finit par arriver au bord de l’océan. Il s’embauche alors sur un bateau de pêche, un baleinier. Il se dit qu’ainsi il pourra aller jusqu’au milieu de l’océan, peut-être même de l’autre côté, et que l’eau immense pourra le laver, le défaire de ce paquet invisible et encombrant qui lui colle au squelette, pèse si lourd sur son dos. Dès sa première sortie en mer, sur la petite embarcation que le baleinier met à l’eau pour aller harponner les grands mammifères, il rencontre une baleine. C’est la plus grande que ses camarades aient jamais vue. Elle est immense ! Elle chahute la barque et manque de les faire chavirer. Malgré leurs coups de harpons féroces ils n’arrivent pas à la blesser, à peine à l’érafler.

 Cette énorme bête bleue n’est pas une baleine. C’est un morceau de l’océan qui cherche à faire passer aux baleiniers l’envie de tuer sans compter. Pendant son manège elle repère le garçon, voyant bien qu’il n’est pas là pour tuer, lui, pour percer sa chair d’océan. Elle voit aussi la chose inexplicable qui le tenaille, cette peau  dont il cherche à s’enfuir quitte à filer sans fin jusqu’à l’horizon.

 Elle décide de l’aider, à sa manière. Elle donne un grand coup dans la barque.

 « Un homme à la mer ! »

 L’alerte est donnée. On cherche à reprendre le mousse, longtemps, mais en vain. Il est perdu par le fond. Finalement la barque revient avec le deuil d’un noyé. Sous l’eau le garçon cherche ses bras et ses jambes pour remonter à la surface. Mais il ne les trouve pas.

 Une anguille file sous l’eau. Un long corps ondulant, couvert d’une peau luisante, et à l’intérieur l’eau qui circule pour apporter l’oxygène. Une anguille file par les courants, vers l’embouchure d’un fleuve. Route inhabituelle. Elle remonte vers la source simplement guidée par le mouvement de ses nageoires filantes. Par hasard elle arrive au lit d’une rivière bordée de collines, où elle retrouve d’autres anguilles, habitées de la même absence de route. Parfois l’une d’elles disparait, vivement tirée par un fil vers la surface de l’eau. Elles sont curieuses de la lumière qui miroite à la surface et mordent une à une aux hameçons qui flottent au bout de leur fil blanc.

 Elle aussi cède à l’appel de la lumière blanche. Se laisse percer la chair et tirer vers l’air. Elle suffoque. Elle prend peur. Elle se débat mais ne peut plus fuir. Enfin, elle arrive dans le bassin. Elle sent son temps compté. Jusqu’au moment où Mandarine parle. Alors tout remonte à la surface.

 Le garçon se tait. Il regarde ses avant-bras, passe la paume d’une main sur le dos de l’autre main. Il ferme les poings, puis les ouvres, et il regarde à l’intérieur. Mandarine respire un grand coup comme si elle était restée en apnée avec lui pendant ce long voyage sous l’eau, à l’intérieur d’une autre peau. Le garçon se lève. Il a fini son histoire. Il demande s’il peut garder les vêtements pour un moment. Il s’en va quelques instants plus tard.

Le lendemain la petite fille descend comme à son habitude à vive allure vers le Canal. Arrivée là elle reconnait cette grande silhouette et les vêtements qu’elle lui a donnés. Le garçon tient une canne à pêche à la main et discute avec son vieil ami le pêcheur. Entre le grand garçon et la petite fille, passe la lumière de l’aube. Les regards croisés distribuent les sourires, et la joie d’être là.

Suite à cette rencontre, la ville a changé. On pêche toujours les anguilles mordorées du Canal mais on ne les mange plus. Et puis les jeunes gens qui s’asseyent au bord à toute heure partagent une vive au fond des yeux. Ils semblent arrivés d’ailleurs ou d’autres temps et regardent tout d’un air enjoué. Quand on leur demande d’où ils arrivent, ils ont la manie de se mettre à chanter le refrain d’une chanson :

 « J’étais sous l’eau, parti chercher ma peau ! »…

« Sous la surface, là où on ne sait pas

« Sous l’océan, où on cherche des pas

« J’étais sous l’eau, parti chercher ma peau ! »…

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