Proie

Ainsi transformée en gâteau à la crème d’amande, la méchanceté pourra être servie en dessert, décorée de mouches faites de grains de raisins. Ce sera délicieux…

Elle a la bouche d’une proie traquée qui se rend poison pour ne pas qu’on la mange. La bouche ronde et striée de rides. Un poisson sans mâchoire, qui suce plutôt qu’il mange, qui râpe sa nourriture. Elle ressemble de loin à ces organismes qui se nourrissent sur les cadavres de baleine, au fond de l’océan.

Mais elle est différente. Elle ne ronge pas les cadavres de baleine au fond de l’océan, elle ronge, elle, les cœurs bien vivants. C’est une rongeuse de cœur. Elle vit là sous nos pieds. Elle s’infiltre par en dessous et de biais dans le monde, par les failles plus ou moins grandes qui donnent au lieu qui bat la cadence des vies.

Elle commence par entamer la semelle de vos chaussures usées par la marche, puis les peaux mortes de vos plantes de pieds, puis l’épiderme lui-même où elle perce un trou. Puis elle remonte le long des tissus vers l’intérieur de la cheville. Là elle trouve une veine et se laisse porter dans le sang visqueux, son corps blanc et aveugle, par le courant qui remonte de la cheville dans la jambe, puis par une veine plus grosse au travers du ventre. Elle reste tapie et bouge à peine, jusqu’à la veine, enfin, qui mène au cœur.

Une fois arrivée là elle se loge dans l’un des creux de la pompe puissante. Là où passe le sang pauvre, le sang usé d’avoir nourri chaque cellule. Elle s’arrime dans la paroi musculeuse avec sa ronde de crochets. Ainsi elle s’installe. Elle fait durer son travail d’intrus. Le poison attaque lentement. A tout instant elle mord et arrache un lambeau de chair. Cela provoque la nausée. Le cœur remonte et se serre. Elle recommence, sans répit, sans retour au calme, elle recommence et recommence encore avec une violence croissante ses attaques et la peur gagne, la poitrine se contracte plus fort puis la mâchoire et l’ensemble des muscles du corps, au point d’en trembler, continuellement.

Il faudrait rejeter cette chose qui brûle et défait, comme un doigt enfoncé dans un œil et qui l’écrase petit à petit, il faut faire cesser cette torture mais rien à entreprendre pour faire taire la douleur, puisqu’elle occupe le siège de la vie, de la joie. La lumière.

Un jour la douleur finit par devenir immense comme une éclipse. Elle rend aveugle et sourd, insensible à tout. Alors certains renoncent au cœur. De ne plus rien sentir et d’appauvrir leur sang ils en deviennent livides. Ils se désertent eux-mêmes, eux devenus sans goût, sans plus aucun relief.

D’autres  vont plus loin. Ils finissent par plonger dans le bain d’horreur qui les hante. Que peuvent-ils faire de plus que ce que l’intrus leur fait ? Ils finissent par le faire eux-mêmes, par finir le travail. Comment le font-ils ? En s’arrachant le cœur. Ils mettent une de leurs mains dans leur bouche puis le bras tout entier et percent un trou dans l’œsophage. De là ils vont le chercher : ils commencent par ligaturer veines et artères puis détachent de son écrin l’organe pompe avec deux doigts, délicatement, comme on épluche une coquille Saint-Jacques. Le cœur une fois sorti par la bouche, ils vont le jeter dans un buisson et cautérisent le reste. Ayant fait cela, dans un état de vie suspendue marchent jusqu’à l’océan noir où ils se jettent sans même sentir le froid glacial du bain. A mesure qu’ils tombent vers les profondeurs leurs contours et couleurs se défont. Ils finissent par atterrir au fond. Là pour finir ils deviennent ce qu’ils espéraient détruire. Longs et mous et blancs, un faciès effrayant, bouche ronde munie de dents aiguisées comme des épines de ronce. Le cycle est achevé. La bête de peur, la joie morbide s’est reproduite.

Celle qui tarit les sources et assèche les rivières, celle qui vide les arbres de leur sève et les nuages de leur eau, qui transforme toute vie qu’elle traverse en désert, plus que désert. En astre éteint, poussière et cendre.

 La méchanceté.

 On dit qu’il n’y a rien à y faire ? Comment éloigner cette intention terrible, comment faire pour l’empêcher d’entrer dans les cœurs les plus tendres, les plus doux, les moins armés pour lui faire face ?

 Personne ne sait vraiment. Beaucoup de choses ont été essayées, mais les recettes se perdent, il faudrait les collectionner, en parler dans les journaux, faire une encyclopédie…

Pour ma part j’ai peut-être une idée, jamais essayée encore mais qui pourrait marcher. Cela s’appelle le jeu du dedans dehors : Il s’agit d’aller chercher la méchanceté dans son domaine, du côté des eaux incertaines où elle surnage en attendant le moment d’attaquer. Le moment crucial est celui où elle ouvre la bouche pour essayer de percer la chair : là c’est le moment d’entrer en elle. Il faut contenir son dégout. Respirer un grand coup. Puis enfoncer la main dans sa bouche aiguisée, avec un gant de peau épais. Puis enfoncer la main jusqu’à l’extrémité du corps de ver, jusqu’à attraper sa queue. Et là, retourner le tout comme un sac. L’odeur sera affreuse. Se rendre à une cascade pour laver à l’eau claire.

Une fois cela fait, dans la peau retournée, verser une pâte tendre, faite d’amande, de sucre, de crème et d’œufs, la remplir comme une datte fourrée, ou un cornet de glace, une pâtisserie sucrée, jusqu’à la faire déborder. Déborder de douceur.

 

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