Au bouleau

Les chenilles avancent en procession. Les unes derrière les autres, chacune accrochée à celle qui la précède et la suivant partout où elle se rend, il leur est impossible de décider pour elles-mêmes de leur itinéraire. La file au pas marche bien vite et s’arrêter en route voudrait dire bousculade, désordre et perdition dans la solitude.

Or il arrive que le chef de file, animé par l’espoir de gains pour lui-même, force celles qui le suivent à se rendre sur un arbre nouveau. Sa pulpe a mauvais goût mais il a appris que bien mâchée elle peut prendre une grande valeur sur le marché. Il a oublié le nom du marché. Débit/Crédit. Dits et écrits. Sur le marché des cris. Il a oublié. Une grande valeur il en est sûr. Il suffit de s’adresser aux autorités compétentes.

Voici donc une bande en procession de chenilles, une file qui grimpe à cet inconnu. Elles filamentent le long du tronc, et parlementent sur la direction. L’endroit est inhospitalier.

La chenille de tête se serait-elle trompée ? La rumeur le confirme. Elles se sont laissé entrainer sur le tronc d’un arbre au goût bien amer. Celui de l’effort vain et de l’ordre absurde. Le goût fade de la tache insensée, ennuyeuse, répétitive. Travailler dans ou sur une branche qui ne vous convient pas, c’est le malheur assuré.

Le parlement poursuit ses débats : redescendre et chercher un arbre mieux adapté au régime de la troupe ou tenter de se contenter de ces feuilles sans substance et sans joie ? Le mécontentement se répand et la révolte couve.

En attendant de décider la suite et par mesure de précaution le groupe enfiévré a mis au trou la chenille. La sentence ne fait pas l’unanimité : s’opposant toujours aux décisions du parlement des processionnaires, certaines concessionnaires émettent des objections rapport à l’utilisation du trou. N’y aurait-il pas mieux à en faire ?

En attendant la fin des débats le gros des troupes commence à grignoter.

Finalement elles trouvent ça bon maintenant qu’elles mâchonnent en toute collégialité et sans personne pour leur dire de le faire. C’est tendre même au point qu’à force de jouer à faire des guirlandes avec le papier consciencieusement mâché elles s’enfoncent peu à peu dans l’écorce de la branche sur laquelle la colonne s’est étalée.

Les heures passent et l’assemblée n’a toujours pas rendu sa décision. La branche se trouve à présent bien entamée, et des grincements se font entendre au cœur de l’arbre.

Si ça continue tout va finir par lâcher !

Certains dénoncent le sabotage collectif. Les trublions crient à la révolution. Révolution du corps social. Du corps animal. Végétal. « Rien ne va plus ! » « Foutons le camp ! » « Oui mais où ? » « La terre est ronde camarade ! » « N’importe-où ! » « Quelque part quand même ! »

Les organes du gouvernement se retournent. Se défont. Se délitent. Tentent d’échapper à la situation. Le corps de la chenille menace de se liquéfier. Mais l’épiderme tient. Stase. Plus personne ne bouge.

La suite ici personne ne la connait. Mais peut-être qu’en demandant à un de ces petits papillons blancs qui volent et frétillent en tout sens autour des lampes le soir, on saurait.

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