Louis Noisette

Je vis dans une maison isolée en haut d’une colline, pas trop loin du hameau de Mont-Soucis. Ce n’est pas loin mais il faut descendre et remonter de l’autre côté une grande côte pour y aller, et la même chose au retour bien sûr. Il y a une combe entre Mont-Soucis et moi. C’est un comble. Des soucis à vrai dire j’en ai peu même si avec l’âge mes genoux commencent un peu à grincer. Les soucis j’aime bien ça par ailleurs, les soucis en forme de fleur, avec leur allure de grosses marguerites oranges, j’en fais même pousser dans un coin du jardin, c’est une plante charmante. Calmante, aussi, parfaite en tisane et jolie en salade. Les soucis en forme de problème je les aime moins. Les inquiétudes. Les anxiétés. Les frissons de contrariété et les sourcils froncés.

Pourquoi donne-t-on le même nom à cette si jolie fleur et à cette vilaine grimace des sourcils ?

Je ne sais pas. Il faudrait demander à Louis Noisette. Peut-être qu’il saura, lui. Je ne sais pas non plus pourquoi Mont-Souci s’appelle ainsi. Certains disent que c’est à cause d’une histoire de sauce…la sauce a tourné, le « ah… (miam) » s’est changé en « oh… (beurk)». Et la sauce en souci.

 Je ne vous ai pas encore présenté Louis Noisette. C’est un col-promeneur. Il se promène de ferme en ferme pour  ramasser des nouvelles fraiches et des anciennes chansons, il fait passer le mot de porte en porte. Il fait aussi passer les billets doux.

 Hier Louis Noisette est passé chez moi. Nous sommes de vieux amis. Je ne le laisse jamais repartir sans avoir bu près du feu une tisane, un mélange secret que je tiens de ma grand-mère. Je peux au moins vous dire qu’elle contient de l’ortie, pour la force, et de la camomille, pour la douceur.  J’y mets toujours un peu de miel et de l’eau de vie de poire quand il fait froid.

Louis  est arrivé juste après le déjeuner. Il faisait un temps sec de début d’hiver, petit vent frais dans les branches nues. Il s’est assis à côté de moi sur une chaise basse, les pieds tournés vers la cheminée, le visage au soleil. J’ai repris mon tricot. Je prépare pour Noël un bonnet en laine rouge. Je ne sais pas encore à qui je le donnerai.

Louis m’a raconté les nouvelles des villages voisins. Et puis comme à son habitude il m’a raconté une histoire. Il m’a dit qu’il l’avait trouvé en chemin, dans un fossé, à côté d’un tout petit rouge-gorge tombé du nid. Louis a mis l’oiseau dans la poche de son gilet pour lui tenir chaud, et il a mis l’histoire dans la poche de son pantalon.

 L’histoire d’un chemin creux qui avait l’estomac dans les talons

 A force de parcourir les collines de buttes en vallon,

Il se creuse, il se creuse, l’estomac du chemin.

A petits pas il attend l’automne,

Que tombent les feuilles,

Les noix et les pommes,

Les baies que les oiseaux n’auront pas mangées,

Histoire, peut-être, de remplumer un peu

Le vieil estomac du chemin creux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *