Coquille

Croyez-vous aux rêves prémonitoires ?

Il arrive à certaines personnes, sensibles au contact du marchand de sable, de rêver à l’avance de situations réelles, qui n’ont pas encore eu lieu. On ne peut pas vraiment savoir à l’avance si ce rêve particulier, cette nuit particulière, était une projection dans le futur, et pas un assemblage aléatoire d’images sans suite. Un petit indice tout de même apparait juste au moment du réveil. C’est une forme de nostalgie puissante et profonde. Sentiment paradoxal, pour quelque chose qui n’a eu lieu qu’en rêve. Cette nostalgie du pas encore présent, c’est cela, la signature de la prémonition.

 Comme une légère douleur à la poitrine. Il faut pouvoir l’écouter pour l’entendre, ne pas l’occulter. Cela n’a rien d’évident. La plupart d’entre nous sommes habitués à refouler les émotions inquiétantes, dissonantes, la plupart détournent d’eux-mêmes le regard quand passe une onde contrariée à la surface tranquille de leur imagination. Aussi vivre cette forme particulière du rêve demande d’avoir d’abord accueilli la part d’ombre en soi-même. Pour devenir des êtres de boue et de lumière, qui naviguent entre les profondeurs et la surface nuageuse du monde.Cela commence par une lente plongée au fond de l’eau au plus près des sédiments accumulés, dans le sable, non loin de la vase, au rythme des coquillages. Il y a là une huitre sauvage qui dort. Pas tellement loin de la plage, posée sur le sable, elle n’est pas accrochée à un mât et agglutinée sur ses semblables pour être ensuite récoltée et mise en plateau. Elle s’est simplement posée là où les vagues l’ont menée petite. Peu à peu s’est durcie, épaissie,  sa coquille qui fait maintenant barrière entre elle et le monde. A l’intérieur sommeillent la dentelle délicate et les fluides bleutés, propulsées par les mouvements infimes et puissants de son cœur transparent.

 L’huitre navigue sans quasiment bouger, se laissant traverser par l’eau d’une baie plutôt profonde où le turquoise prend par endroit des teintes plus sombres, un outremer qui gronde. Sur le sable de la baie dorment d’autres coquilles semblables, monades éparpillées. Chacune blottie dans son propre corps rigidifié.

 Au sein de la coquille, un rêve a lieu.

 Une femme se trouve accrochée par les genoux sur la barre de trapèze suspendue au plafond d’un chapiteau, à la toile rouge grenat. Elle se balance la tête à l’envers. Elle vient de faire une série d’échauffements périlleux en haute atmosphère. Elle reprend son souffle et se repose. Au bout d’un moment elle remonte en position assise. Installée sur son perchoir de canari, elle finit par s’endormir. Sommeil léger bercé par le balancement du trapèze qu’elle entretient en faisant danser ses chevilles.

 Le sommeil la prend dans ses bras. Elle retrouve à ce moment un vertige familier. L’impression soudaine de trébucher. C’est effrayant. Pourtant par la suite, une fois bien enveloppée dans l’abrazo du sommeil les contours du monde s’amollissent et ouvrent de nouveaux possibles. La sensation de chute qu’elle éprouve chaque fois à l’entrée du sommeil en rejoint une autre, celle qu’elle éprouve quand elle croise un regard, quand elle touche quelqu’un. Vertige paradoxal. Du vide de l’air elle ne craint rien, espace homogène pour la solitude, jeu avec la gravité. Bien plus fort est le vertige des profondeurs de l’eau, celui de l’inconnu.

Rencontre.

Un grand mur contre lequel on se cogne.

Un océan où on se noie.

Lorsque l’on tombe de très haut, la surface de l’eau devient dure comme du béton.

L’océan comme un mur.

L’autre imperméable.

 La femme rêve. Elle entre dans une salle au sol couvert de parquet fauve. Loin de la surface un homme marche en diagonale, sur un fil ou une liane. Puis il saute pour revenir au sol. Il s’approche d’elle, ou elle s’approche de lui. La salle est pleine de monde, de personnes bienveillantes. Voix murmurées. L’homme sort une flûte de sa poche, et se place légèrement derrière elle. Il joue. Elle ne bouge pas, retient son souffle. Puis à l’écoute, elle découvre. Elle sent sa peur s’en aller, s’effacer. L’autre corps tout proche lui fait comme un appui, à la fois solide et léger comme une plume, dense et d’une immense souplesse. Comme l’eau. Ils dansent. Elle sent alors sa coquille, calcaire accumulé, se dissoudre peu à peu au contact. L’air circule dans ses poumons jusque dans ses orteils et les vagues la traversent.  Marée haute. Et la nuit passe comme passe la marée. Au matin quelque chose, au fond de l’eau, s’est déposé. Un peu de poussière dorée. Un reste de sable tiède. La trace d’un autre lieu. Par ce léger dépôt, un nouveau lien s’est créé. Ce lien n’est pas dur comme la corde qui enserre, ou le métal qui enferme, c’est plutôt comme une lumière qui passe au travers d’un voile. Une porte ouverte entre deux mondes.

 Mais déjà vient le réveil. La lumière éclatante du soleil derrière les vitres et le feuillage d’automne de la vigne vierge sous les cèdres. Les merles sont les seuls à chanter encore. Le bruit de quelques moteurs. Une poussette et un bébé qui pleure. Un homme au téléphone. Je me sens bizarrement triste. Nostalgie de ce qui n’a pas eu lieu… La joie est venue quelques heures plus tard, quand j’ai croisé ton regard. Quand j’ai fini par croire que j’avais vécu un rêve prémonitoire.

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