Et si la mode allait se mettre au vert ?

6h21. C’est l’heure des poubelles et du réveil des oiseaux. Les rives du Père Lachaise sont couvertes de brume et de vigne vierge. On est en juin. Cette atmosphère me fait penser à un manteau bien enveloppant.

Un manteau de feuilles.

Il y a quelques années j’avais trouvé un manteau comme celui-là, à la parure discrète de feuilles. Un très beau manteau, et en plus de bonne qualité. Un tissu vert bouteille en apparence, mais à y voir de plus près, couvert d’une luxuriante canopée aux motifs discrètement camouflés de feuilles. J’ai adoré ce manteau. Je l’ai mis trois ans, ou peut-être quatre. Est-ce assez  pour un manteau ? J’ai eu le sentiment qu’il s’usait trop vite.  Car je l’aimais toujours, ce manteau. Tout allait bien encore chez lui, la fermeture éclair et le reste. Sauf le tissu, qui s’est usé. Usé trop vite.

Et voilà qu’un mot me vient en bouche, deux mots plutôt :

Obsolescence. Programmée.

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Ce matin je me réveille en lisant un article d’un magazine gratuit distribué dans le métro. Il m’a attiré l’oeil parce qu’il était vert. Il se gorge du vert tendre des feuilles printanières. Cela fait quelques années que les boutiques et panneaux publicitaires arborent les mots et motifs de la nature. Mon manteau n’était pas un cas isolé. Signe des temps, les préoccupations du moment imprègnent les lignes de vêtement, objets décoratifs et cosmétiques.

Signes. Des préoccupations réduites à l’état de signe. Le titre dit: « enquête : la mode forcerait-elle sur l’herbe ? » A l’image, une femme qui vomit (voir ci-dessus) une brassée de tiges.Le temps des feuilles serait passé. Il semblerait que la mode se soit écœurée elle-même de cette orgie de chlorophylle. La mode passe. Peut-elle vraiment se faire « durablement désirable ? »[1]

Comment peut-elle survivre sans que les acheteurs se trouvent incités à renouveler le plus rapidement possible les objets qui les entourent pour faire tourner les chaines des usines, et les planches à billets ? Le verdissement de la mode fait-il rempart à l’évanescence provoquée des goûts et des couleurs ? Par essence la mode passe. Sous le masque vert dont elle se pare (ficus concombre, menthe cactus), son vrai visage, c’est bien celui de l’obsolescence. D’ailleurs son goût pour la nature semble déjà se faner. L’obsolescence programmée ne concerne pas que les ampoules, les machines à laver, les voitures. Il faut qu’il s’applique aussi aux « tendances » de consommation. Sans cela le grand manège de la production ne tournerait pas aussi vite. (Toujours de plus en plus vite).

Les discours à propos des tendances et des goûts et couleurs mettent de l’huile dans les rouages. A l’inverse il semble bien que la mode, pour devenir « durable », c’est à dire se guérir d’elle même,  ne peut que ralentir sa course…

Et si la mode allait faire un petit tour en forêt ? Et si elle s’y perdait ?…Et si, emportée par son amour des plantes, la mode disparaissait ?

« Dans la forêt lointaine, on entend le coucou…du haut de son grand chêne, il répond au hibou : coucou hibou coucou hibou coucou hibou coucou »…

[1] Comme le disait la directrice de la marque parisienne de mode éthique By Mutation à son lancement ? Voilà au passage une expression qui donne envie de creuser cette question: que devient le désir qui dure ?

Image : Stylist magazine, 26 mai 2016.

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