Ligne

Une patte qui cligne, une canne. Un doigt. Un fil à perdre. Une trace à suivre.

Une ligne rouge à recoudre en pointillé sur le milieu du dos le long de la colonne du tissu qui couvre cette femme qui marche devant moi.

A quelques pas vers la bouche du métro, elle marche, vers la béance qui d’ici quelques instants nous avalera toutes les deux. Il nous faudrait peut-être un hameçon, crocheté dans la laine qui couvre la peau du crâne, de la nuque et des épaules, par temps froid De quoi nous repêcher depuis les profondeurs, un jour, avant qu’il se mette à serrer les mâchoires trop fort.

Le tunnel, toutes nous avale, nous déglutit jusqu’à destination. Alors, deux chevelures frisées en pyramide sortent du wagon par la porte à peine éclose. En un souffle pneumatique, elles s’engouffrent vers une colonie d’immeubles moules, agrippées en grappes à l’une des roches logées en pointe dans l’une des boucles du fleuve.  Alors, recevant le flot d’air, une enfant hurle, ne pouvant plus rien contenir de plus que cet air du dehors qui s’engouffre dans son dedans. Elle déclame d’une voix croissante comme une clé rayant la carrosserie d’une voiture, son désir frénétique d’arriver au parc d’attraction. L’accordéon assène son refrain assassin : « c’était le temps d’avant… » Pas cadencé. Mémoires cadenassées vers l’assouvissement de pulsions simples et droites. Sel et sucre, vitesse et lumière. Un monde merveilleux manège qui tourne, tourne toujours plus vite.

Image : entremêlés d’après F. Picabia, Machines, tournez vite !

L’éléphant stylite

L’éléphant stylite est songeur. Cela fait aujourd’hui cent trente quatre ans qu’il se tient là en haut du réverbère. Durant la journée l’air est si dense qu’il lui bouche les yeux, les oreilles, les narines. Peuplé d’envies et de colères, de lassitudes et de choses à faire. D’exaltations aussi … Les directions murmurent toutes à la fois.

Il préfère la nuit. Le réverbère, alors, éclaire une toute petite partie du trottoir. L’éléphant, depuis le promontoire qui soutient sa vie méditative, l’a bien examiné, sous toutes les coutures. Il l’a vu se fendiller, se recouvrir d’asphalte neuve, s’empoussiérer, se noyer sous la pluie.

Il a rêvé d’y voir surgir des perce neige, des asphodèles. Mais cela n’est pas encore arrivé. Et l’éléphant se demande, continuellement : au-delà de ce cercle jaune, qu’y a-t-il ? Qu’y pousse-t-il ? A quoi rêve-t-on ? Est-ce important de le savoir ? Serait-il temps de redescendre et d’aller voir ?

Là où les dames…

Là où les dames jouent aux échecs,
Quand délicates elles accèdent aux rangs adversaires
C’est la logique qui se montre nue.

Là bas la main garde la dernière pièce de drap
Retenant pour elle-même l’élégance du geste,
La beauté d’une défaite qui reçoit le désir
Qui jamais ne touche, ne tient, traverse, seulement.
Le vide accueille à chaque moment quelque chose de neuf.

Feu / Mer

Tout ce qui est à moi est à toi grande cigale
Brûlons par les deux bouts
Brûlons toute la ferraille
Partons en flamme et en fanfare
Je promène sur ton corps mes pattes de fourmi
Et les yeux des poissons roulés dans la farine
Nous regardent passer dans le vaisseau vacarme
Tous nus dans leur bocal ils nagent vers la sortie
Ils nagent ils nagent en rond toujours vers la sortie

Image : Entremêlés

Le corps de la ville vacille

En ombre, aux vitres, trois pas devant
Des personnages se tendent la main
Se passent la parole.

Sous terre s’entrelacent plusieurs respirations.
Le récit d’une colère ancienne et profonde
venue s’échouer par la récitation,
s’épuiser là sous la peau de l’homme pierre.

Vestige
Vertige
Vieilles douleurs.

La ville s’est vidée de son eau, se dilue dans les vagues.
Le corps de la ville se dissocie sans cesse.

L’éclat de la coque du navire vacille.

Le temps stroboscopique ramène, de bribe en bribe, les peurs accumulées.
Temps de bête acculée au pied d’un mur noir.
Qui laisse pousser de grandes ailes de nuit pour effacer l’image.

Que cela s’effondre, enfin, que cela s’enfonce dans le sable.
Que ce qui tenait droit s’effrite, se défasse des liens.
Qui enserraient, laçaient, lacéraient.
La gorge, le cou, les reins, les pieds.

A l’intérieur de l’homme refuge
La patience du regard a repéré les brèches,
Par où cela s’écoule.
Par où cela respire.

Europe

Mon cœur est un ancien passage
De suie les joues couvertes,
Où de grands cils chassent la glace.
Ballast, asphalte, basalte, balafres.

Depuis longtemps ça cautérise,
Mais la route ne saigne plus
Les pas d’errants l’ont tamisée
Voile d’ocre sur terre froide.

Mon cœur est un colis piégé
Les montagnes font une couronne
Aux genoux qui pleurent, qui enragent
Traversent et se dérobent,

Nageurs téléguidés
Vers le dedans d’un monde
Qui les refoule
Et avec eux se désagrège.

Mon cœur est un océan calme
Voile blanc sur l’œil de la marée
Espace clair et clément,
Rives sensibles à parcourir,
Où se cueillent les appâts perdus.