L’éléphant stylite

L’éléphant stylite est songeur. Cela fait aujourd’hui cent trente quatre ans qu’il se tient là en haut du réverbère. Durant la journée l’air est si dense qu’il lui bouche les yeux, les oreilles, les narines. Peuplé d’envies et de colères, de lassitudes et de choses à faire. D’exaltations aussi … Les directions murmurent toutes à la fois.

Il préfère la nuit. Le réverbère, alors, éclaire une toute petite partie du trottoir. L’éléphant, depuis le promontoire qui soutient sa vie méditative, l’a bien examiné, sous toutes les coutures. Il l’a vu se fendiller, se recouvrir d’asphalte neuve, s’empoussiérer, se noyer sous la pluie.

Il a rêvé d’y voir surgir des perce neige, des asphodèles. Mais cela n’est pas encore arrivé. Et l’éléphant se demande, continuellement : au-delà de ce cercle jaune, qu’y a-t-il ? Qu’y pousse-t-il ? A quoi rêve-t-on ? Est-ce important de le savoir ? Serait-il temps de redescendre et d’aller voir ?

L’allée de l’au-delà de l’eau

Après le pont s’ouvre un passage terreux bordé de lianes de toute sorte. Comme elles se tressent les unes aux autres, elles n’ont plus besoin des murs pour grimper. Cela tombe bien parce les murs se sont pour la plupart, depuis longtemps écroulés. Reste, au fond de cette impasse un toit de tuiles plates que l’on aperçoit au pied d’une immense glycine. Exception à l’autonomie, celle-ci grimpe dans un marronnier. Et là, il y a quelqu’un qui veille. Là vit un être aux contours indéfinissables, sans cesse changeants. Quelque part entre la femme et la plante grimpante. Elle habite, la plupart du temps, dans le creux d’un tronc. Une mèche d’amadou véritable lui traverse le front. Elle puise dans le silence des petits poissons et des baies charnues qu’elle fait cuire au brasero de ses lèvres. Elle les mange ensuite, savourant chaque miette de chair, chaque goutte de sève. Parfois elle les partage avec qui passe par-là sur le moment, à condition bien sûr que l’être lui soit sympathique. Il arrive même qu’elle ait envie qu’il s’attarde, le voyageur, qu’il fasse une sieste sous le reste de rebord de toit. Quel délice, se dit-elle alors, que de mêler son souffle à une autre respiration que la sienne.

Un jour arrive un bûcheron. Il porte un souple costume de toile. Au sommet de sa tête est un chapeau melon. Bottines, bretelles, nœud papillon. Tout cela en camaïeux de noir et blanc. Drôle de tenue pour aller couper du bois. On dirait plutôt un mime, un élégant homme de scène. La hache à la ceinture et sifflotant dans sa barbe, c’est pourtant bien à cette tâche qu’il a l’air parti pour consacrer les heures qui suivent…

(à suivre)

 

image : Entremêlés

Un écran plat comme une limande

Pendant quelques jours j’ai cherché des images au fond de la lagune. Elles se glissent comme des ombres et se mêlent à ton reflet. Ton corps penché sur l’eau mémoire.

 Un jour

Devant une porte j’ai remarqué un écran plat qui faisait la sieste dans un fauteuil. Je suppose que, fatigué de diffuser des soupières de bouillon sans sel depuis l’angle Nord-Est d’une chambre à coucher, il s’est définitivement éteint. Digne démission. Le camion benne est venu le chercher. L’écran appartenait peut-être à un insomniaque incapable d’éteindre lui-même la boîte. Branché le jour sur une chaîne d’information en continu et la nuit, pour s’aider à dormir, sur les dessins animés.

Juste à côté de là au fond d’une cour un nuage de mousse, sol de forêt suspendu au-dessus d’une décapotable ouverte. Il n’en finit pas de prévenir qu’il va bientôt pleuvoir. La voiture, elle, attend l’orage pour partir par la grande porte, fièrement. Ne rien devoir à personne.

Quelques étages au-dessus une créature humaine rumine une herbe à la fenêtre en regardant les pigeons qui se bécotent sur le toit d’en face. Continuer la lecture de « Un écran plat comme une limande »

L’origine de l’eau

L’eau vient des profondeurs.
Elle sourd, suinte, s’infiltre, ténue.
Se glisse entre les racines des arbres.
Puis s’accumule et s’alourdit.
Elle se fait peu à peu plus puissante,
Elle dévale les pentes et vorace avale la terre sur son chemin.
Elle y trace des sillons.
Grignote aussi de tous côtés la surface des pierres,
Jusqu’à former des galets ronds comme des billes
Brillants comme des pupilles.
Quoique.

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Zoologie des machines-outils

La petite fille articule en tendant le doigt vers le chantier en gouffre : « Regarde, maman, les tractopelles…on verra des vaches aussi tout à l’heure ? » Voici deux figures pour distraire également les enfants pendant les voyages en train. Qu’ont elles en commun, qui laissent ainsi les petites bouches béates ? D’abord, une mâchoire. Mais qui abordent différemment l’acte de mâcher. Les tractopelles sont des animaux boulimiques qui mangent la terre sans en digérer rien, elles vomissent simplement ailleurs le produit de leur mastication. Continuer la lecture de « Zoologie des machines-outils »

Martin Saint des Trains Souterrains

Près de la rue des Partants se trouve une place au sol peint d’un drapeau de couleurs primaires. Un sol bombé comme une poitrine presque au sommet de la colline, au pied de la fontaine dédiée au parrain des pieds à bottes cloutées. Martin lui a donné son nom à la petite place. Nadaud. Martin se contentait d’un rang relativement humble mais tout de même héritable et notoire, puisque certains s’en souviennent encore.

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Là où les dames…

Là où les dames jouent aux échecs,
Quand délicates elles accèdent aux rangs adversaires
C’est la logique qui se montre nue.

Là bas la main garde la dernière pièce de drap
Retenant pour elle-même l’élégance du geste,
La beauté d’une défaite qui reçoit le désir
Qui jamais ne touche, ne tient, traverse, seulement.
Le vide accueille à chaque moment quelque chose de neuf.

Manif partout

Paris, le 5 mai 2018

Nous sommes en mai. Ce n’est pas encore la fête des mères. C’est, pour aujourd’hui, et ce n’est déjà pas si mal, le premier anniversaire de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la république française. Je ne rate jamais une occasion de faire la fête alors j’y suis allée. J’ai trouvé ça joyeux comme une course en sac, un concours de transport d’œuf à la petite cuiller. C’est-à-dire plein d’espoir quand même. Tant qu’il y aura des lignes de départ on courra. Mais je dérive déjà…Recommençons par le début. Continuer la lecture de « Manif partout »

L’ogresse

Nous serons serrés ce soir dans la cave de l’ogresse, rue des prairies qui sont loin mais des musiciens habitent sous les jupes de la dame en question, autrement dit dans ses sous-sols aux murs de briques où par rangées les tuyaux vers l’égout naviguent. Les musiciens sont des mangeurs de mots, de hanches, de tendons. Gorge, saxophone, contrebasse. En contrebandiers ils descendent de la salle à manger, de son estrade bar bricolée, et nous entraînent avec eux encagoulés de sourires à pleine joue. Ici on ferme bien la porte pour éviter que le vent éteigne le feu qui donne une odeur de bois aux vêtements, ça change des pots d’échappements. Beaucoup de verres seront vidés ce soir, de bière, de vin, de grenadine tout aussi bien, j’en connais que tous les sucres saoulent…Jusqu’à ce qu’enfin, sur un air de tcha tcha tcha dans le dernier verre d’eau, se mette à danser, par grappes, et par bouquet, les fleurs sauvages des sous-sols, grisettes à talon, pâquerettes des talus. Grands arthropodes en coton flanelle.

Image : Entremêlés