Déprise

Elle a deux aiguilles à tricoter plantées dans son béret. Elle danse doucement au son des trompettes et des percussions. La Fanfare Invisible stationne en plein marché devant l’hôpital Tenon. Il est question de défendre la création d’un poste de médecin pour le centre d’interruption volontaire de grossesse. Avortement pour faire plus court. Des femmes on t réclamé la liberté de leur ventre, nos grands-mères et même encore leurs mères. Que ne reviennent pas en nos antres les hontes sanglées, les vies non voulues. Vies non voulues et pourtant déjà vécues, et qui résonnent encore, une fois disparues. Une rengaine sicilienne, une lamentation, emporte mon cœur au loin, je ne sais où, dans un passé lointain une porte s’ouvre, et je m’y engouffre. Continuer la lecture de « Déprise »

Ligne

Une patte qui cligne, une canne. Un doigt. Un fil à perdre. Une trace à suivre.

Une ligne rouge à recoudre en pointillé sur le milieu du dos le long de la colonne du tissu qui couvre cette femme qui marche devant moi.

A quelques pas vers la bouche du métro, elle marche, vers la béance qui d’ici quelques instants nous avalera toutes les deux. Il nous faudrait peut-être un hameçon, crocheté dans la laine qui couvre la peau du crâne, de la nuque et des épaules, par temps froid De quoi nous repêcher depuis les profondeurs, un jour, avant qu’il se mette à serrer les mâchoires trop fort.

Le tunnel, toutes nous avale, nous déglutit jusqu’à destination. Alors, deux chevelures frisées en pyramide sortent du wagon par la porte à peine éclose. En un souffle pneumatique, elles s’engouffrent vers une colonie d’immeubles moules, agrippées en grappes à l’une des roches logées en pointe dans l’une des boucles du fleuve.  Alors, recevant le flot d’air, une enfant hurle, ne pouvant plus rien contenir de plus que cet air du dehors qui s’engouffre dans son dedans. Elle déclame d’une voix croissante comme une clé rayant la carrosserie d’une voiture, son désir frénétique d’arriver au parc d’attraction. L’accordéon assène son refrain assassin : « c’était le temps d’avant… » Pas cadencé. Mémoires cadenassées vers l’assouvissement de pulsions simples et droites. Sel et sucre, vitesse et lumière. Un monde merveilleux manège qui tourne, tourne toujours plus vite.

Image : entremêlés d’après F. Picabia, Machines, tournez vite !

L’éléphant stylite

L’éléphant stylite est songeur. Cela fait aujourd’hui cent trente quatre ans qu’il se tient là en haut du réverbère. Durant la journée l’air est si dense qu’il lui bouche les yeux, les oreilles, les narines. Peuplé d’envies et de colères, de lassitudes et de choses à faire. D’exaltations aussi … Les directions murmurent toutes à la fois.

Il préfère la nuit. Le réverbère, alors, éclaire une toute petite partie du trottoir. L’éléphant, depuis le promontoire qui soutient sa vie méditative, l’a bien examiné, sous toutes les coutures. Il l’a vu se fendiller, se recouvrir d’asphalte neuve, s’empoussiérer, se noyer sous la pluie.

Il a rêvé d’y voir surgir des perce neige, des asphodèles. Mais cela n’est pas encore arrivé. Et l’éléphant se demande, continuellement : au-delà de ce cercle jaune, qu’y a-t-il ? Qu’y pousse-t-il ? A quoi rêve-t-on ? Est-ce important de le savoir ? Serait-il temps de redescendre et d’aller voir ?

L’allée de l’au-delà de l’eau

Après le pont s’ouvre un passage terreux bordé de lianes de toute sorte. Comme elles se tressent les unes aux autres, elles n’ont plus besoin des murs pour grimper. Cela tombe bien parce les murs se sont pour la plupart, depuis longtemps écroulés. Reste, au fond de cette impasse un toit de tuiles plates que l’on aperçoit au pied d’une immense glycine. Exception à l’autonomie, celle-ci grimpe dans un marronnier. Et là, il y a quelqu’un qui veille. Là vit un être aux contours indéfinissables, sans cesse changeants. Quelque part entre la femme et la plante grimpante. Elle habite, la plupart du temps, dans le creux d’un tronc. Une mèche d’amadou véritable lui traverse le front. Elle puise dans le silence des petits poissons et des baies charnues qu’elle fait cuire au brasero de ses lèvres. Elle les mange ensuite, savourant chaque miette de chair, chaque goutte de sève. Parfois elle les partage avec qui passe par-là sur le moment, à condition bien sûr que l’être lui soit sympathique. Il arrive même qu’elle ait envie qu’il s’attarde, le voyageur, qu’il fasse une sieste sous le reste de rebord de toit. Quel délice, se dit-elle alors, que de mêler son souffle à une autre respiration que la sienne.

Un jour arrive un bûcheron. Il porte un souple costume de toile. Au sommet de sa tête est un chapeau melon. Bottines, bretelles, nœud papillon. Tout cela en camaïeux de noir et blanc. Drôle de tenue pour aller couper du bois. On dirait plutôt un mime, un élégant homme de scène. La hache à la ceinture et sifflotant dans sa barbe, c’est pourtant bien à cette tâche qu’il a l’air parti pour consacrer les heures qui suivent…

(à suivre)

 

image : Entremêlés

Un écran plat comme une limande

Pendant quelques jours j’ai cherché des images au fond de la lagune. Elles se glissent comme des ombres et se mêlent à ton reflet. Ton corps penché sur l’eau mémoire.

 Un jour

Devant une porte j’ai remarqué un écran plat qui faisait la sieste dans un fauteuil. Je suppose que, fatigué de diffuser des soupières de bouillon sans sel depuis l’angle Nord-Est d’une chambre à coucher, il s’est définitivement éteint. Digne démission. Le camion benne est venu le chercher. L’écran appartenait peut-être à un insomniaque incapable d’éteindre lui-même la boîte. Branché le jour sur une chaîne d’information en continu et la nuit, pour s’aider à dormir, sur les dessins animés.

Juste à côté de là au fond d’une cour un nuage de mousse, sol de forêt suspendu au-dessus d’une décapotable ouverte. Il n’en finit pas de prévenir qu’il va bientôt pleuvoir. La voiture, elle, attend l’orage pour partir par la grande porte, fièrement. Ne rien devoir à personne.

Quelques étages au-dessus une créature humaine rumine une herbe à la fenêtre en regardant les pigeons qui se bécotent sur le toit d’en face. Continuer la lecture de « Un écran plat comme une limande »

L’origine de l’eau

L’eau vient des profondeurs.
Elle sourd, suinte, s’infiltre, ténue.
Se glisse entre les racines des arbres.
Puis s’accumule et s’alourdit.
Elle se fait peu à peu plus puissante,
Elle dévale les pentes et vorace avale la terre sur son chemin.
Elle y trace des sillons.
Grignote aussi de tous côtés la surface des pierres,
Jusqu’à former des galets ronds comme des billes
Brillants comme des pupilles.
Quoique.

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Zoologie des machines-outils

La petite fille articule en tendant le doigt vers le chantier en gouffre : « Regarde, maman, les tractopelles…on verra des vaches aussi tout à l’heure ? » Voici deux figures pour distraire également les enfants pendant les voyages en train. Qu’ont elles en commun, qui laissent ainsi les petites bouches béates ? D’abord, une mâchoire. Mais qui abordent différemment l’acte de mâcher. Les tractopelles sont des animaux boulimiques qui mangent la terre sans en digérer rien, elles vomissent simplement ailleurs le produit de leur mastication. Continuer la lecture de « Zoologie des machines-outils »

Martin Saint des Trains Souterrains

Près de la rue des Partants se trouve une place au sol peint d’un drapeau de couleurs primaires. Un sol bombé comme une poitrine presque au sommet de la colline, au pied de la fontaine dédiée au parrain des pieds à bottes cloutées. Martin lui a donné son nom à la petite place. Nadaud. Martin se contentait d’un rang relativement humble mais tout de même héritable et notoire, puisque certains s’en souviennent encore.

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Là où les dames…

Là où les dames jouent aux échecs,
Quand délicates elles accèdent aux rangs adversaires
C’est la logique qui se montre nue.

Là bas la main garde la dernière pièce de drap
Retenant pour elle-même l’élégance du geste,
La beauté d’une défaite qui reçoit le désir
Qui jamais ne touche, ne tient, traverse, seulement.
Le vide accueille à chaque moment quelque chose de neuf.