Un écran plat comme une limande

Pendant quelques jours j’ai cherché des images au fond de la lagune. Elles se glissent comme des ombres et se mêlent à ton reflet. Ton corps penché sur l’eau mémoire.

 Un jour

Devant une porte j’ai remarqué un écran plat qui faisait la sieste dans un fauteuil. Je suppose que, fatigué de diffuser des soupières de bouillon sans sel depuis l’angle Nord-Est d’une chambre à coucher, il s’est définitivement éteint. Digne démission. Le camion benne est venu le chercher. L’écran appartenait peut-être à un insomniaque incapable d’éteindre lui-même la boîte. Branché le jour sur une chaîne d’information en continu et la nuit, pour s’aider à dormir, sur les dessins animés.

Juste à côté de là au fond d’une cour un nuage de mousse, sol de forêt suspendu au-dessus d’une décapotable ouverte. Il n’en finit pas de prévenir qu’il va bientôt pleuvoir. La voiture, elle, attend l’orage pour partir par la grande porte, fièrement. Ne rien devoir à personne.

Quelques étages au-dessus une créature humaine rumine une herbe à la fenêtre en regardant les pigeons qui se bécotent sur le toit d’en face. Le printemps est à peine entamé, sa croûte de terre gelée à peine mordue par la mollesse de l’humide tiédeur que déjà ça roucoule sur le zinc et sur les trottoirs. Aux rondes et roues grises à damier de plumes enchevêtrées succède la pose finale du choriste à gorge bleue opalescente, nacre en vitrine. Le pigeon femelle cède et se retourne enfin pour qu’à l’arrière un autre jeu se joue. Cloaque contre cloaque. Après cela, rassasiée de courbettes et d’offrandes de fluides séminaux, elle pondra. Elles pondront toutes pour nourrir leur vive progéniture de ce qu’elles régurgitent. Les pigeons se gobergent de nourritures aussi diverses que le pavé de la ville.

Deux jours

En passant le long des grilles du square j’ai mordu dans une fleur de glycine. Elle sentait si bon. Je ne l’ai pas avalée. Puis un peu plus loin j’ai aperçu un chat caramel sur fond de crépuscule et une femme en robe à fleur qui s’est écartée en montant la rue. Elle a mis, entre elle et le chat, un homme, parce qu’elle avait peur. En arrivant rue des Cascades j’ai retrouvé un autre chat perdu, homme de gouttière entre deux âges visage pris par le manque de sommeil et d’accumulations de soirées terrassées. Je l’avais déjà vu, connu plus jeune et souple, moins abîmé. Il a rouillé mais marche encore. Il se roule une cigarette assis sur le rebord du trottoir. De plus en plus de planques manquent à l’appel. Murs écroulés des ateliers et des garages désaffectés. Où l’on pouvait se cacher…

Avant de me pelotonner dans un coin pour dormir j’ai plongé un moment dans une collection de films. Chris Marker. Années 1960. On s’émerveillait du bruissement de la ville tout en regrettant les champignons cubiques qui poussaient peu à peu par grappe. Seize mètres carrés définissent le seuil de houspillement en-dessous duquel les passants s’alpaguent se haranguent et s’étouffent les uns les autres. S’ils se pressent dans les rues les autobus les ascenseurs les coursives c’est qu’ils se rendent au travail. Mais « le travail n’achète que l’oubli du travail ». Je me suis endormie alors que le filmeur devisait avec une femme à propos du talent particulier qu’elle mettait à arroser ses pensées, sur le rebord de la fenêtre. Fleurs noires et blanches. Les pensées coulent en effet par les pores des champignonnières où nous habitons et à force, elles laissent des traces sur les trottoirs. Goutte-à-goutte. Au coin des murs se mêlent différentes sortes de traces. L’urine des chiens, les pâquerettes qui poussent dans la poussière, les pensées sans suite.

Trois jours

La ville se replie en accordéon, en origami, en œil de mouche. Document permanent qui s’archive lui-même en laissant ses cartilages fossiliser. Les couloirs du métro sont plus irrespirables que les tunnels du périphérique ou peu s’en faut. Vertèbre après vertèbre les mécanismes s’assimilent à leur support, se décalent et se méprennent sur leur destination première.

Au métro nation s’est installé un homme astucieux. Il a trouvé le seul endroit du quai où la membrane d’acier entre deux sièges alcôves avait sauté. C’est là qu’il dort. Un matin j’ai fait l’erreur de m’y asseoir, cela me semblait à moi aussi un coin plus tranquille, plus spacieux et confortable, moins confiné. Il y avait un homme endormi, un autre habitant du métro, installé dans la niche voisine. Alors que je téléphonais à une amie il est arrivé. Il m’a demandé une cigarette. Par geste. Il ne parle pas. J’ai raccroché le téléphone. Je n’en avais pas, de cigarette. Je l’ai regardé dans les yeux, sans autre réponse pour lui mais il restait là. Penché vers moi. Son visage à la hauteur du mien. Il est tout petit. Et voûté. Il lui manque plusieurs dents sur le devant. Puis il m’a fait comprendre que c’est là qu’il dormait.  C’est là son alcôve, son lit, son nid. Pour lui laisser la place je me suis levée. Puis je suis montée dans le RER qui m’emmène à mon bureau où je vais m’asseoir dans une autre alcôve pendant quelques heures avant de refaire le même chemin en sens inverse et puis m’asseoir sur une autre chaise puis me lever et puis…marcher à n’en plus finir tout droit jusqu’au premier coin d’herbe pour cette fois, m’allonger là. Ensuite, je ne sais pas.

Quatre jours

Dans le cimetière les vêtements et les souvenirs s’éparpillent. Une chaussette à motif moucheté, une petite culotte en dentelles à roses rouges et noires, un chausson d’enfant. Paillettes sous la poussière. Dans une cour voisine un bouleau pleureur occupe toute la place. Son houppier retombe sur le trottoir pour offrir une ombre légère aux passants. J’ai envie de penser qu’il porte le deuil des reines de tout âge qui choisissent pour s’éteindre de sauter dans le vide.

La ville des morts accueille aussi les graines. Au pied des arbres, surtout, les épis frais du pâturin, des pissenlits déjà fanés et parfois une grande capucine. Des moutardes venues du bord d’un champ avec la terre de la cuvette d’un jeune sujet qui a encore besoin de soins et d’eau en abondance pour étendre ses racines sous la marbrière. D’où vient cette terre ? Probablement d’une nouvelle zone pavillonnaire où se hérisseront d’ici quelques saisons les embryons de haies de thuyas féroces, taillés en créneaux de château-forts. Enfin, les éclats mauves de la cymbalaire qui dégouline sur les pierres mouchetées d’usure, rongées par la grande souris. Le soir quand les voitures cessent de vrombir et qu’elle rentre dans l’horloge, pour retrouver son nid. On entend un Tic, Tac. Le moteur des aiguilles ne fait aucun bruit pourtant. C’est la souris, nerveuse, qui serre les mâchoires en dormant.

L’origine de l’eau

L’eau vient des profondeurs.
Elle sourd, suinte, s’infiltre, ténue.
Se glisse entre les racines des arbres.
Puis s’accumule et s’alourdit.
Elle se fait peu à peu plus puissante,
Elle dévale les pentes et vorace avale la terre sur son chemin.
Elle y trace des sillons.
Grignote aussi de tous côtés la surface des pierres,
Jusqu’à former des galets ronds comme des billes
Brillants comme des pupilles.
Quoique.

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Zoologie des machines-outils

La petite fille articule en tendant le doigt vers le chantier en gouffre : « Regarde, maman, les tractopelles…on verra des vaches aussi tout à l’heure ? » Voici deux figures pour distraire également les enfants pendant les voyages en train. Qu’ont elles en commun, qui laissent ainsi les petites bouches béates ? D’abord, une mâchoire. Mais qui abordent différemment l’acte de mâcher. Les tractopelles sont des animaux boulimiques qui mangent la terre sans en digérer rien, elles vomissent simplement ailleurs le produit de leur mastication. Continuer la lecture de « Zoologie des machines-outils »

Martin Saint des Trains Souterrains

Près de la rue des Partants se trouve une place au sol peint d’un drapeau de couleurs primaires. Un sol bombé comme une poitrine presque au sommet de la colline, au pied de la fontaine dédiée au parrain des pieds à bottes cloutées. Martin lui a donné son nom à la petite place. Nadaud. Martin se contentait d’un rang relativement humble mais tout de même héritable et notoire, puisque certains s’en souviennent encore.

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Là où les dames…

Là où les dames jouent aux échecs,
Quand délicates elles accèdent aux rangs adversaires
C’est la logique qui se montre nue.

Là bas la main garde la dernière pièce de drap
Retenant pour elle-même l’élégance du geste,
La beauté d’une défaite qui reçoit le désir
Qui jamais ne touche, ne tient, traverse, seulement.
Le vide accueille à chaque moment quelque chose de neuf.

Manif partout

Paris, le 5 mai 2018

Nous sommes en mai. Ce n’est pas encore la fête des mères. C’est, pour aujourd’hui, et ce n’est déjà pas si mal, le premier anniversaire de l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la république française. Je ne rate jamais une occasion de faire la fête alors j’y suis allée. J’ai trouvé ça joyeux comme une course en sac, un concours de transport d’œuf à la petite cuiller. C’est-à-dire plein d’espoir quand même. Tant qu’il y aura des lignes de départ on courra. Mais je dérive déjà…Recommençons par le début. Continuer la lecture de « Manif partout »

L’ogresse

Nous serons serrés ce soir dans la cave de l’ogresse, rue des prairies qui sont loin mais des musiciens habitent sous les jupes de la dame en question, autrement dit dans ses sous-sols aux murs de briques où par rangées les tuyaux vers l’égout naviguent. Les musiciens sont des mangeurs de mots, de hanches, de tendons. Gorge, saxophone, contrebasse. En contrebandiers ils descendent de la salle à manger, de son estrade bar bricolée, et nous entraînent avec eux encagoulés de sourires à pleine joue. Ici on ferme bien la porte pour éviter que le vent éteigne le feu qui donne une odeur de bois aux vêtements, ça change des pots d’échappements. Beaucoup de verres seront vidés ce soir, de bière, de vin, de grenadine tout aussi bien, j’en connais que tous les sucres saoulent…Jusqu’à ce qu’enfin, sur un air de tcha tcha tcha dans le dernier verre d’eau, se mette à danser, par grappes, et par bouquet, les fleurs sauvages des sous-sols, grisettes à talon, pâquerettes des talus. Grands arthropodes en coton flanelle.

Image : Entremêlés

Les circuits imprimés vont se mettre au vert

Chronique du 5 avril pour le Miroir des sciences, Aligre Fm. Emission en réécoute ici.

L’apprentissage des sciences par la technique prend parfois des chemins inattendus…cap à l’ouest avec l’Open Factory de l’université de Brest et la tournée bretonne de l’Atelier paysan.

Pour introduire cette chronique je vous propose d’abord un petit retour vers le futur. Vous rappelez vous Mad Max, cette trilogie de science fiction des années 1980, avec Mel Gibson et Tina Turner ? Pour ceux qui s’en souviennent, dans cette traversée du désert post-apocalytpique, l’essence est la seule richesse qui vaille, et pour se déplacer, qui tient le pétrole tient tout. Un univers futuriste sans vaisseaux spatiaux ni intelligence artificielle, comme on dit, mais quand même, plein d’imagination ! Et c’est bien ce qu’on demande à la SF, de nous projeter dans l’avenir…D’ailleurs, ils avaient vu juste dans mad max, quand ils nous montraient comment produire de l’énergie avec du lisier de cochon…c’était dans les années 1980. aujourd’hui c’est monnaie courante…Ainsi, la SF nous parle de sciences en s’appuyant sur une mise en scène d’innovations techniques. Qui n’existent pas encore…mais qui pourraient peut-être, avec un peu d’imagination…

Et au présent alors ? L’apprentissage scientifique par l’expérimentation technique, ça donne quoi ? C’est le credo de ce qu’on appelle depuis la fin des années 1990, les fab lab. Autrement dit laboratoire de fabrication. Continuer la lecture de « Les circuits imprimés vont se mettre au vert »